DROITS: Qui s'intéresse encore à la p'tite Tunisie?

TUNIS, 15 mars (IPS) – Le journaliste opposant tunisien Taoufik ben Brik interpelle vigoureusement Hans-Gert Poppering, président du Parlement européen venu assister à l'assemblée parlementaire euro-méditerranéenne à Tunis les 16 et 17 mars.

La Tunisie, c'est pas la peine. La France a décidé de regarder ailleurs, et donc le reste de l'Occident et donc l'Union européenne, et donc les Nations Unies, et donc les grands médias, et donc c'est le monde entier qui regarde ailleurs. Même si une poignée de journalistes remarquables s'entête à croire que cette “prison sans barreaux” peut émouvoir quiconque. On nous a prévenus depuis Paris : “C'est bon au début, la Tunisie. Maintenant tout le monde s'en fout”.

Et ici à Tunis, on répète : Ça existe ce machin? Et si cette “Union européenne” existe, elle doit avoir bien brouillé les pistes que personne ne parvient à dénicher sa planque. Et pourquoi voulez-vous qu'elle se bouge le cul pour la Tunisie? Ce n'est pas un puits de pétrole, ni même un souk où on peut écouler de la quincaillerie, des manuels scolaires et du fromage pourri.

Ce que les Tunisiens savent, c'est qu'il existe un syndicat des maîtres du monde, le G8, cet ordre moderne des chevaliers de la table ronde. Pour faire tourner leur cosa nostra, les Chirac, Blair et autres Bush ont besoin de valets serviteurs, écuyers, hommes de main, contremaîtres, prête-noms… Et Ben Ali fait partie de cette société honorable… en tant que vassal, bien sûr. Il a le profil du métier : videur ou portier. A la limite, déménageur. C'est une bonne recrue qui assure. Il est balèze, brutal, corrompu, roublard sans foi ni loi… affranchi de première. Il fait marcher sa boîte Tunis by Night au rythme endiablé de Liliri ya manna, kanek soukrana goulili (Si tu es ivre…) — chanson connue qu'adorait fredonner l'ancien président Bourguiba.

Il tient en laisse ses fauteurs de troubles. Et ne laisse pas faire du vacarme du côté des quartiers résidentiels, au nord de Gibraltar. Ben Ali est loyal. C'est un homme de confiance. Un Lucas Bras de Don Vito Corleone. Il verse toujours à temps ses commissions. Et dans sa boîte de nuit, il reçoit les caïmans comme il se doit avec respect. Une rumeur traduit à merveille cette alliance. “C'est Sarkozy (Nicolas), le futur maître de Navarre, qui a suggéré à Ben Ali de se présenter en 2009”. Ce qui est certain, c'est que Ben Ali n'aurait jamais fomenté putsch sur putsch sans avoir au préalable l'aval de ses parrains.

L'Europe, ça change quoi? Alors, à quoi ça sert de vous raconter nos malheurs, ça ne changera rien. Des dizaines de journalistes sont déjà venus, ça n'a rien changé, l'Occident soutient Ben Ali, M. Chirac soutient Ben Ali, le FMI et l'Europe ont augmenté les crédits pour Ben Ali. L'Occident a classé le calvaire tunisien “Affaire intérieure tuniso-tunisienne”. Alors qu'est-ce que M. Hans-Gert Poppering fout là? A enregistrer la détresse des femmes des prisonniers politiques, les sanglots des pères de famille qui n'ont plus rien à manger et errent dans la ville, avec des crochets, fouillant dans les gravats et les ordures.

A quoi bon cavaler entre Bruxelles et Tunis City pour rapporter tout ça? A chaque tour de roue, les vieilles questions reviennent. Mais ce soir, Ben Ali fait des brochettes. Bon Appétit M. Hans. Et comme le dit si bien Heinrich Böll : “Rentre chez toi Bogner!” *(Cet article sur la Tunisie a été écrit par le journaliste opposant tunisien, Taoufik ben Brik, pour InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).