EUROPE-AFRIQUE: Les poulets congelés ont un goût amer

BRUXELLES, 24 jan (IPS) – Les exportations de poulets congelés d'Europe vers l'Afrique ont entraîné des pertes catastrophiques pour les fermiers camerounais. Un documentaire télévisé relance la campagne de mobilisation mise en place par deux organisations non gouvernementales (ONG) européenne et africaine.

Les consommateurs européens raffolent de poulet dans leur assiette, mais ils préfèrent la poitrine aux cuisses de l'animal. Celles-ci, peu rentables sur le continent, sont donc expédiées congelées vers l'Afrique, où elles se vendent à des prix inférieurs à ceux que peuvent pratiquer les fermiers locaux.

Marcello Faraggi, un journaliste de télévision indépendant, vient de réaliser un documentaire sur ce sujet. S'il a choisi de filmer au Cameroun, son film démontre cependant que cette pratique touche également d'autres paysans sur le continent africain. Dans un premier temps, le journaliste italien constate que l'envoi de ces cuisses de poulets congelés en Afrique — malgré les coûts liés à l'exportation et à l'expédition — est beaucoup plus rentable qu'une éventuelle destruction sur le sol européen.

“Au Cameroun, ces cuisses se vendent environ 900 francs CFA le kilo (soit 1,37 euro) contre 1.300 francs CFA (1,98 euro) pour la production locale”, explique Jean-Jacques Grodent, de l'ONG belgo-luxembourgeoise SOS Faim. Depuis plusieurs années, cette ONG milite en faveur des producteurs africains par l'intermédiaire d'une campagne baptisée “Mon poulet, ma poule”. En 2005, l'association avait notamment récolté 62.481 signatures dans le cadre d'une pétition qui avait ensuite été présentée à la Commission européenne, l'organe exécutif de l'Union européenne.

“Entre 1996 et 2003, la concurrence des poulets congelés importés d'Europe a déjà provoqué, chez près de 92 pour cent des petits producteurs camerounais, la perte de leur principale source de revenu”, indique Bernard Njonga, membre de l'ONG camerounaise “Association citoyenne de défense des intérêts collectifs” (ACDIC). Cette organisation est à la tête de la campagne d'opposition aux exportations de poulets européens qui regroupe déjà quelque 10.000 membres, tant producteurs que consommateurs.

“Concrètement, cette situation a entraîné la disparition de 645 fermes d'élevage. Quatre à six familles dépendent en moyenne des produits conçus à la ferme. Ces gens ont perdu leur activité et se sont retrouvés dans la pauvreté”, a-t-il ajouté.

Début janvier, plusieurs représentants de la société civile participaient à une projection du documentaire de Marcello Faraggi, organisée au Parlement européen, à Bruxelles, en présence du député Carl Schlyter (Suède), membre du groupe parlementaire Verts/ALE.

Les importations de cuisses de poulets vers l'Afrique ont commencé à augmenter dès 1995, non parce que les consommateurs européens les ont dédaignées, mais à cause de l'entrée en vigueur cette année-là (au 1er janvier) de l'Accord de Marrakech, explique SOS Faim. Ce texte, signé moins d'un an plus tôt — le 15 avril 1994 — dans la ville marocaine, a donné naissance à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et comprend un accord sur l'agriculture, vivement critiqué parce qu'il réduit considérablement les tarifs protégeant les petits fermiers et permet aux pays riches de continuer de payer des subventions massives à leurs agriculteurs. Au Cameroun, les importations des poulets européens avaient atteint 22.153 tonnes en 2003, dont la majorité provenait d'Espagne (9.779 tonnes) et de Belgique (9.559 tonnes).

“On a constaté le même phénomène dans d'autres pays d'Afrique, notamment sur la côte ouest”, affirme Grodent.

La chaîne de distribution est complexe. “Il est difficile de pointer du doigt certaines entreprises car l'élevage et la vente de poulets impliquent une longue série d'intervenants, des firmes jusqu'à l'intermédiaire qui va vendre et expédier la marchandise”, a expliqué à IPS, le réalisateur Faraggi.

Dans son film, le journaliste italien met également en garde contre les risques sanitaires liés à la consommation de ces poulets en suivant le processus de congélation. En 2003, le Centre Pasteur du Cameroun avait déjà indiqué qu'environ 83,5 pour cent des poulets congelés importés étaient impropres à la consommation pour avoir fait l'objet de congélation et de décongélation successives.

La campagne lancée par SOS Faim a permis de réduire les exportations de poulets. Aujourd'hui, environ 2.600 tonnes sont encore importées chaque année au Cameroun, soit 10 pour cent de ce qui arrivait dans le pays en 2003, estime SOS Faim.

“C'est grâce à la taxe sur les importations de poulets congelés que le gouvernement camerounais a fait passer de 27 à 43 pour cent et à la mise en place d'un système de surveillance de quotas”, explique Grodent. Les Camerounais se sont également de plus en plus inquiétés des maladies que pouvait provoquer la consommation de ces denrées.

Mais pour l'ONG belgo-luxembourgeoise SOS Faim, comme pour son homologue camerounaise l'ACDIC, les exportations, qui étaient auparavant destinées au Cameroun, ont en réalité pris la direction d'autres pays comme le Congo-Brazzaville, la République démocratique du Congo, le Ghana ou le Gabon. Le Nigeria et le Mali ont interdit l'importation.

Selon ces ONG, le Cameroun risque de ne plus être très longtemps épargné, car les pays d'Afrique centrale ont entamé, avec l'Union européenne, des négociations en vue de la conclusion d'Accords de partenariat économique (APE).

“Si les APE sont signés tels quels, le Cameroun ne pourra probablement plus pratiquer une taxation élevée sur les poulets congelés”, estime Grodent.