PARIS, 15 sep (IPS) – Une définition du colonialisme proposée dans la nouvelle édition d'un dictionnaire français a déclenché un autre débat sur la manière dont la France perçoit son passé.
Dans son édition qui est parue ce mois, le dictionnaire français, 'Le Petit Robert', très consulté, définit le colonialisme comme "la mise en valeur, l'amélioration, l'exploitation des ressources naturelles" de territoires étrangers.
Cette définition a provoqué des réactions virulentes de la part de groupes représentant la population noire de France et des associations combattant le racisme. "Cette définition vise à justifier le colonialisme", a indiqué dans une déclaration le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP).
"Le choix des mots fait par Le Petit Robert véhicule un point de vue raciste de l'histoire et un mépris vis-à-vis des anciennes colonies", a affirmé à IPS, Mouloud Aounit, président du MRAP. "Nous considérons cette définition comme une nouvelle tentative de glorifier le colonialisme", a déclaré Aounit. D'autres dictionnaires français, a-t-il dit, "offrent une définition technique, non controversée du colonialisme".
Dans une lettre adressée à l'éditeur du dictionnaire Alain Rey, le président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), Patrick Lozès, a déclaré : "Avec ce choix de mots, (vous êtes en train de) cautionner le colonialisme. Une telle définition vise à conforter ceux qui professent le racisme".
Les éditeurs du dictionnaire ont rejeté les demandes allant dans le sens de la révision de la définition proposée. "Rien dans la définition ne justifie les attaques" faites par le CRAN et le MRAP, ont indiqué les éditeurs dans un communiqué.
"Je partage les opinions générales de ces associations sur le racisme", a indiqué Rey aux représentants des médias. "Mais je suis surpris par le manque de culture économique qu'expriment leurs plaintes. Si nous ne sommes pas autorisés à parler des aspects positifs d'un phénomène globalement négatif, alors nous sommes en face d'une forme de révisionnisme".
Les autorités officielles sont restées en dehors de la polémique après le rôle qu'elles ont, elles-mêmes, joué dans le déclenchement d'un débat sur le colonialisme au début de 2005.
Le parti au pouvoir, l'Union pour un mouvement populaire (UMP), a unanimement approuvé une loi en février de l'année dernière demandant aux historiens, aux auteurs de manuels et aux professeurs de mettre l'accent sur "le rôle positif (joué par) la France outre-mer, en particulier dans la région du Maghreb".
Le gouvernement français a amendé la loi au début de cette année sous la pression d'intellectuels, d'associations d'immigrants et de gouvernements d'anciennes colonies, mais la controverse que cela a provoquée n'est pas retombée. A une réunion en juillet de cette année, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a condamné le colonialisme français le qualifiant de l'une des expressions d'exploitation coloniale les "plus barbares". Affirmant que la loi française était offensante, Bouteflika a refusé d'approuver un traité de partenariat avec la France qui devait être signé en décembre 2005.
L'Algérie, qui était une ancienne colonie française de 1830 jusqu'en 1962, n'a obtenu son indépendance qu'après une guerre de libération sanglante, au cours de laquelle la France a fait un usage systématique de la torture, des exécutions sommaires et des assassinats aveugles.
Plusieurs artistes et écrivains ont été critiques à l'égard de la loi française de février 2005. Dans son film documentaire 'Le Malentendu Colonial', publié en septembre 2005, l'historien camerounais Jean Marie Teno affirme "qu'il se peut que les Occidentaux aient construit des écoles, des hôpitaux et des institutions (dans les colonies). Mais ils ont également pris notre liberté, notre dignité et nos vies".
Plusieurs historiens français ont également rejeté la substance de la loi française. L'historien Pascal Blanchard, auteur de plusieurs livres sur le passé colonial de la France, a décrit la demande de mettre l'accent sur les "aspects positifs" du colonialisme comme "une notion comptable basée sur une perception idéologique de l'histoire".
La France est l'une des rares anciennes puissances coloniales "incapables d'accepter sa propre histoire", a déclaré Blanchard à IPS.
Blanchard a indiqué que la France est coincée dans la contradiction exprimée d'une part par les idéaux de la Révolution française — la liberté, l'égalité, la fraternité — qui constituent toutefois les principes de base officiels de la politique française, et d'autre part, par sa propre conduite coloniale.
"Mettre en cause l'histoire coloniale de la France est également mettre en cause l'attitude de la République française durant les deux siècles qui se sont déroulés depuis la Révolution", a souligné Blanchard.
Le débat français sur le passé colonial est principalement concentré sur la région du Maghreb, a expliqué Blanchard. Il ferme les yeux sur les actions de la France dans ses anciennes colonies en Afrique subsaharienne, dans les Caraïbes et dans les pays du sud-est asiatique comme le Vietnam, a-t-il indiqué.
"Les historiens étudient ces aspects du colonialisme français, mais le public dans son ensemble et les institutions, y compris les maisons d'édition, ont jusqu'ici ignoré cette recherche", a-il ajouté.
Suite à de fortes critiques de la loi, le parti au pouvoir a accepté de laisser tomber la clause controversée visant à favoriser une opinion positive du passé colonial de la France.
"Ce n'est pas le devoir d'un parlement d'écrire l'histoire", a déclaré le Premier ministre Dominique de Villepin. "C'est le devoir des historiens".
En janvier de cette année, 11 mois après le vote de la loi par le parlement, le président Jacques Chirac a ordonné le retrait du paragraphe controversé. Mais le débat n'est pas terminé, et l'Algérie n'a toujours pas signé le traité de partenariat.

