NAIROBI, 11 sep (IPS) – Est-ce, comme l'a affirmé un ministre du gouvernement, un déploiement de troupes "bienvenu"? Ou est-ce que une description de la force comme "suicidaire" par un analyste est plus juste?
Ces questions occupent sans aucun doute l'esprit d'un grand nombre de politiciens et d'observateurs en Afrique de l'est, après que l'Autorité intergouvernementale sur le développement (IGAD) s'est mise d'accord mardi sur des projets d'envoi de troupes de maintien de paix en Somalie.
L'IGAD est une organisation régionale comprenant Djibouti, l'Erythrée, l'Ethiopie, le Kenya, l'Ouganda, la Somalie et le Soudan. Le groupe a présidé de très longues discussions qui ont débouché sur l'installation d'un gouvernement de transition pour la Somalie en 2004, ceci après plus d'une décennie d'anarchie déclenchée par la chute du dictateur Mohamed Siad Barre.
Toutefois, l'administration s'est révélée incapable d'exercer le contrôle au-delà de la ville de Baidoa, dans le sud-centre du pays, où elle est basée.
Elle a subi un sérieux revers en juin, lorsque des milices islamiques, sous les auspices de l'Union des tribunaux islamiques (UIC), ont pris la commande de la capitale, Mogadiscio, des mains des leaders de factions qui auraient reçu le soutien des Etats-Unis. Washington a accusé l'organisation islamique d'abriter des militants d'al Qaeda, une accusation réfutée par l'UIC. L'UIC a également établi son contrôle sur une grande partie du centre et du sud de la Somalie, instaurant une loi islamique stricte –"charia" — d'une façon qui n'aurait pas été bien accueillie par tous.
Alors que les autorités de transition sont partisanes d'un déploiement de l'IGAD, l'UIC est farouchement opposée à la présence de troupes de maintien de paix étrangères. Des informations de Mogadiscio indiquaient que plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans la capitale, mardi, contre la force prévue par l'IGAD, une action suivie d'un meeting de protestation similaire mercredi.
"Il sera suicidaire d'envoyer des soldats de maintien de paix en Somalie en ce moment. Les leaders du mouvement des tribunaux islamiques ont exprimé clairement leur opposition : je ne les vois pas en train de revenir sur cela", a déclaré Kizito Sabala de 'Africa Peace Forum', une organisation non gouvernementale — basée dans la capitale kényane, Nairobi — impliquée dans la gestion de conflits.
Mais si la mission y allait, il serait important de donner aux soldats de maintien de la paix une autorité suffisante, a indiqué Sabala à IPS.
"Si l'IGAD réussit à déployer des soldats de maintien de la paix en Somalie, la question du mandat sera critique… Quel mandat auront les soldats de maintien de la paix? Auront-ils une capacité suffisante pour faire face aux milices? Il se pourrait que nous ayons une répétition du fiasco qu'ont connu les soldats américains dans les années 1990".
Ceci était une référence à l'assassinat de 18 soldats américains à Mogadiscio en 1993, après qu'ils ont mené un raid contre le leader de faction somalien, Mohammed Farah Aïdeed.
Les troupes étaient dans ce pays d'Afrique de l'est dans le cadre d'un effort international pour y ramener une certaine stabilité, et distribuer l'aide humanitaire à un moment où des effets combinés de sécheresse et de guerre civile avaient amené des millions de gens à deux doigts de la famine.
Des centaines de Somaliens auraient également trouvé la mort dans un raid américain. Plus tôt en 1993, 24 soldats pakistanais de maintien de la paix étaient tués dans une attaque perpétrée par des forces d'Aïdeed.
'International Crisis Group', un groupe de réflexion basé à Bruxelles, a également mis en garde contre le déploiement d'une mission de maintien de paix, estimant qu'elle doit être suspendue jusqu'au moment où les autorités de transition et l'UIC pourront se mettre d'accord sur ses objectifs, sa composition — et le temps qu'elle devrait passer en Somalie. Ceci est indiqué dans un rapport publié le mois dernier, intitulé 'La crise somalienne peut-elle être contenue?' A l'heure actuelle, note le document, "Les appels de l'Union africaine et de l'Autorité intergouvernementale sur le développement… en faveur de soldats de maintien de la paix étrangers, destinés à soutenir le TFG (gouvernement fédéral de transition), l'ont plutôt dépeint comme inefficace et dépendant d'un soutien étranger, et ont servi de cri de ralliement pour divers groupes d'opposition".
Pour le moment, ces points de vue ont toutefois très peu d'effet perceptible sur les efforts de l'IGAD pour une nouvelle intervention.
"Le déploiement… a reçu un bon accueil unanime", a déclaré aux journalistes le ministre kényan des Affaires étrangères Raphael Tuju, après la rencontre des leaders de l'IGAD et des représentants du gouvernement à Nairobi, où la démarche pour envoyer des troupes en Somalie, le mois prochain, a été approuvée.
Le ministre somalien des Affaires étrangères Mohammed Hurreh a ajouté : "Rien ne peut être considéré, à l'heure actuelle, comme un obstacle au déploiement".
En fait, on croit que des troupes éthiopiennes ont déjà été déployées à Baidoa en appui au gouvernement de transition, même si Addis Abeba continue de nier leur présence en Somalie.
Ceci serait intervenu après que des milices islamiques ont avancé jusqu'à quelques dizaines de kilomètres de Baidoa. Le déploiement a donné lieu à une motion de défiance de la part des députés somaliens — qui auraient demandé pourquoi l'approbation des parlementaires n'a pas été recherchée pour l'arrivée des forces éthiopiennes.
La présence de ces troupes semblait constituer une menace pour les discussions qui avaient commencé entre le gouvernement de transition et l'UIC, sous la médiation de la Ligue arabe — avec l'UIC déclarant une "djihad", ou guerre sainte contre l'Ethiopie. Ce pays a une longue histoire de conflit avec la Somalie. (Pour leur part, les milices islamiques sont accusées d'avoir reçu des armes de l'Erythrée voisine, également en désaccord avec l'Ethiopie — quelque chose qui a augmenté les craintes que les deux pays ne se livrent une guerre par personnes interposées en Somalie).
Néanmoins, les discussions ont avancé, débouchant même sur un accord, lundi, pour que l'administration et l'UIC unissent leurs forces après l'obtention d'un accord sur le partage du pouvoir politique.
Ceci est perçu comme un obstacle supplémentaire à la force de l'IGAD — qui a également besoin de financement de l'Union africaine (UA) pour devenir opérationnelle.
Par ailleurs, des soldats de maintien de la paix ne peuvent entrer en Somalie qu'une fois que les Nations Unies auront levé un embargo sur les armes, décrété contre le pays.

