POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: Commencé à peine, le désarmement est suspendu

ABIDJAN, 11 août (IPS) – Le visage meurtri par quatre années de maquis, Flavien Maho, un ex-milicien de 20 ans regarde avec attention chaque passant devant la résidence de son oncle à Yopougon, un quartier populeux d'Abidjan, la capitale économique de Côte d'Ivoire.

Arrivé dans le sud, après avoir été désarmé à Guiglo, dans l'extrême ouest de ce pays d'Afrique de l'ouest coupé en deux par une rébellion armée depuis le 19 septembre 2002, Maho dit qu'il vient refaire une nouvelle vie.

“Depuis décembre 2002, j'étais avec des camarades à Guiglo. Nous avons abandonné les classes pour participer aux combats de Man (une ville de l'ouest) aux côtés de l'armée régulière. C'était insupportable, mais on a tous tenu le coup”, a déclaré à IPS, Maho qui semble conserver, comme seul souvenir de sa jeunesse, le maniement des armes de guerre.

Maho se rappelle avoir exécuté à Bangolo (ouest) cinq rebelles de sang froid, après les avoir fait prisonniers. "C'était mon examen de passage pour être admis au sein du Front de libération du Grand-Ouest (FLGO)", une milice pro-gouvernementale. "Les têtes des victimes étaient installées sur des troncs d'arbres comme un trophée de guerre et signe de courage du combattant", raconte-t-il, sans regret. "Notre région était attaquée et il fallait se défendre".

“Je suis à Abidjan, à la demande de mon oncle, depuis une semaine. A la première occasion, j'ai déposé mon arme sans hésiter. Je viens ici pour trouver un petit emploi, ou m'installer à mon propre compte, soit en gérant une cabine de téléphone mobile, soit en vendant dans un magasin”.

Maho fait partie des 930 miliciens désarmés entre le 23 juillet et le 4 août, par le Programme national de désarmement, démobilisation et réinsertion (PNDDR) dans l'ouest du pays. Ces ex-combattants ont remis 89 armes et 5.115 munitions au PNDDR, selon la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) qui indique que ce matériel de guerre est opérationnel à 50 pour cent.

Chaque milicien désarmé a perçu 240 dollars environ et recevra le même montant après 45 jours, et le reste de la prime 90 jours après, soit près de 480 dollars. Ce qui fera au total quelque 960 dollars pour chacun. L'opération concerne 2.000 combattants, dont la liste a été remise par les différents chefs de milices.

Toutefois, l'ONUCI n'est pas satisfaite, estimant que le ratio d'armes restituées et le nombre des combattants désarmés étaient faibles. Elle a donc décidé de suspendre l'opération qui est financée par l'Etat ivoirien à hauteur de 223.000 dollars. Ce montant sera complété avec les contributions annoncées par des bailleurs étrangers.

En attendant, certains ex-combattants ne veulent plus retourner dans le maquis. “Il y a eu trop d'atrocités dans l'ouest. Je crois qu'à la fin de la guerre, chacun se rendra compte du mal causé”, révèle à IPS, Nestor Kpan, un compagnon de Maho au FLGO. "Nous avons toujours riposté aux attaques des rebelles et des combattants libériens. Des villages ont été décimés et des personnes éventrées. Lorsque nous réagissions et que des populations coopéraient avec l'ennemi, nous rasions tout avec le feu. Mais tout cela fait partie du passé maintenant".

Pour Kpan, le retour à la vie normale était nécessaire. “La guerre a été sans issue et elle continue de l'être. Maintenant, il faut penser à l'avenir. Je ferai tout pour trouver de quoi m'occuper”. Il compte encore sur une aide supplémentaire auprès des cadres de sa région pour construire une ferme d'élevage de porcs et de volailles.

Depuis quatre ans, la rébellion, qui occupe la moitié nord de la Côte d'Ivoire, avait déclaré avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie septentrionale du pays. Durant la crise, de nombreuses atrocités ont été commises par les milices et les rebelles sur les populations, notamment dans l'ouest du pays.

“C'est avec un ouf! de soulagement que nous avons accueilli le désarmement des milices. Les populations souffrent de ces atrocités et des rançonnements dont elles sont victimes. Il faut que le processus aboutisse à la destruction de toutes les armes à l'ouest”, souhaite Ricardo Somonne, président de la Mutuelle de développement de Guitrozon et Petit Duékoué, deux localités de l'ouest.

Cette mutuelle est une organisation non gouvernementale (ONG) de développement rural et humanitaire. Les deux villages, qui appartiennent majoritairement à l'ethnie guéré, à la lisière de la zone de confiance (zone tampon) de Duékoué, avaient subi, le 31 mai 2005, l'une des attaques les plus meurtrières de la région. Elles avaient fait plus d'une centaine de morts et de nombreuses victimes d'abus sexuels, selon un communiqué du gouvernement.

Après l'ouest, les Ivoiriens s'impatientent de voir s'effectuer le désarmement des rebelles du nord du pays, qui sont au stade du pré-regroupement, sous le contrôle des Forces nouvelles (FN). “Si l'on parvient au désarmement des milices et des rebelles, la pacification du pays aura atteint un niveau acceptable. Il ne faut plus que les armes soient détenues par des individus mal intentionnés”, indique à IPS, Guillaume Béda, de l'ONG locale 'Notre Nation'.

Mais le 8 août, la rébellion a décidé de suspendre sa participation au dialogue militaire sur le désarmement pour protester contre le “changement des règles du jeu” sur l'identification des populations avant les élections prévues fin-octobre. Selon son secrétaire général Guillaume Soro, “Les Forces nouvelles n'entendent plus continuer de souscrire à un processus factice et hypocrite”.

La décision des FN est une réaction à une déclaration, faite 48 heures plus tôt, par le chef de l'Etat à la veille de la célébration de la fête de l'indépendance de la Côte d'Ivoire (7 août). Laurent Gbagbo avait, en effet, affirmé qu'il resterait au pouvoir jusqu'aux prochaines élections, quelle que soit leur date. Or l'ONU, qui avait déjà prorogé d'une année le mandat du président à compter du 31 octobre 2005, n'est pas certaine d'organiser les élections à la nouvelle date prévue du 31 octobre 2006. Par ailleurs, Gbagbo a écarté toute idée d'accorder “un certificat de nationalité” aux populations pendant les audiences foraines en cours dans le pays depuis juillet. Il a également signé un décret samedi dernier pour nommer de nouveaux magistrats pour les audiences foraines et rappeler les premiers. Mais, l'opposition politique accuse le président de retarder exprès ce processus pour se maintenir au pouvoir par un "coup d'Etat permanent".

Les audiences foraines visent l'identification des populations et des électeurs pour les prochaines élections. Le processus concerne les personnes âgées de 13 ans et plus qui n'ont jamais été déclarées à l'état civil et qui vivent dans le pays sans papier d'identité. Elles sont environ 3,5 millions sur les quelque 17 millions de personnes vivant en Côte d'Ivoire, en 2006, dont près de deux millions sont dans le nord, selon l'Institut national de la statistique. La contestation de la nationalité de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara était à l'origine de son exclusion de l'élection présidentielle de 2000. Ses adversaires affirment qu'au moins un de ses parents est étranger, alors que la constitution élaborée en 2000 dispose que le président de la République "doit être ivoirien d'origine, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens d'origine". L'exclusion de Ouattara — qui est originaire du nord — est considérée par des analystes comme l'une des causes profondes de la rébellion armée de 2002.