NAIROBI, 26 mai (IPS) – Pour Nalangu Taki, un simple verre d'eau peut venir avec un coût élevé. Cette habitante de Narok, dans le sud-ouest du Kenya, indique que des femmes dans ce district doivent faire de longues distances à pied pour obtenir de l'eau, se faisant parfois attaquer par des lions.
"Les femmes se lèvent à six heures du matin chaque jour et font 20 kilomètres à pied pour se rendre aux points d'eau. Aux points d'eau, elles rencontrent des lions qui sont également à la recherche d'eau", a-t-elle déclaré à IPS.
La lutte pour les ressources fait des victimes. Taki, une responsable de 'Encholla Farmers Women Group' (Groupe des femmes agricultrices Encholla) à Narok, dit que deux femmes — l'une d'entre elles une parente — ont été tuées par les animaux l'année dernière. Il y a deux ans, quatre personnes sont mortes dans des attaques de lions alors qu'elles étaient allées chercher de l'eau : deux autres femmes, un homme et un garçon.
Mais Taki ne demande pas que les lions soient tués. La solution, dit-elle, est que le gouvernement crée des points d'eau plus proches des maisons des habitants de Narok.
Taki s'exprimait à la Conférence nationale sur l'équité et la croissance, tenue dans la capitale kényane — Nairobi — pour discuter de la réduction de l'écart entre riches et pauvres dans ce pays d'Afrique de l'est. La rencontre de deux jours a été organisée par des organisations non gouvernementales, conjointement avec le ministère de la Planification et du Développement national; elle a pris fin le 23 mai. Selon un rapport de 2004 publié par l'Office est-africain de la société pour le développement international, l'un des groupes organisant la conférence, les 10 pour cent de ménages au sommet de l'échelle au Kenya contrôlent 42 pour cent des recettes totales, alors que les 10 pour cent du bas de l'échelle représentent moins de un pour cent des revenus.
Le rapport, 'Fracture : Faits et statistiques frappants sur l'inégalité au Kenya', a constitué la base des discussions à la rencontre.
La pénurie d'eau à Narok n'est pas la seule préoccupation de Taki.
"Il n'y a pas d'école dans les coins reculés de notre région — nos enfants apprennent sous des arbres. Ils ne peuvent pas rivaliser de façon égale avec d'autres élèves des zones urbaines, qui ont le privilège de s'asseoir à des tables dans des salles de classe", a-t-elle souligné.
"En outre, les enfants dans les régions de l'intérieur n'ont pas suffisamment d'enseignants. Vous avez seulement trois enseignants pour huit classes. Où est l'équité dans ce pays quand certaines personnes ne peuvent même pas avoir accès aux infrastructures de base?" Joseph Ngichili, un habitant de la ville d'Isiolo située dans le nord-est, a exprimé son amertume au sujet de la pénurie de centres de santé dans des régions éloignées du Kenya.
"Les gens meurent en chemin alors qu'ils sont à la recherche de soins de santé …Les hôpitaux sont très peu nombreux et manquent de médecins.. C'est le comble de l'inégalité", a-t-il souligné.
Selon 'Fracture : Faits et statistiques frappants sur l'inégalité au Kenya', le ratio population-médecin dans la Province centrale — la plus riche des huit provinces du Kenya — est de un pour 20.000. Toutefois, dans la Province du nord-est, il est de un pour 120.000.
Ngichili est également perturbé par des disparités dans la possession de terres.
"Tant de Kényans sont sans terre, tandis que quelques-uns seulement possèdent de vastes terrains. Par exemple, les vastes terrains sont entre les mains des colons blancs", a-t-il dit avec colère, ajoutant que d'autres Kényans devaient se débrouiller avec beaucoup moins.
D'importantes figures des gouvernements précédent et actuel possèdent également des milliers d'hectares de terres, certains illégalement, selon des rapports des commissions d'enquête investiguant sur la possession de terre.
Pour régler cette question, un projet de constitution avait stipulé que les terres illégalement acquises devraient être saisies — et qu'un plafond serait fixé pour la possession de terre. Toutefois, la constitution a été rejetée au cours d'un référendum national l'année dernière, en partie à cause des inquiétudes selon lesquelles elle concentrait trop de pouvoir entre les mains du président.
Giovanna Prennush, un économiste à l'Unité de réduction de la pauvreté de la Banque mondiale, a indiqué à la conférence que la participation au développement était capitale pour améliorer la situation au Kenya. "Plus de personnes issues des groupes marginalisés doivent être autorisées à prendre part aux initiatives visant à promouvoir le développement, en même temps qu'on injecte plus d'argent dans des secteurs qui affectent directement les pauvres", a-t-il souligné.
Les autorités kényanes estiment que cette approche sera prise en compte lors du décaissement de l'argent du Fonds de développement des circonscriptions (CDF), destiné à réduire la pauvreté et à stimuler le développement.
"Le CDF sera distribué aux diverses circonscriptions électorales en se basant non seulement sur la population, mais également sur les besoins de chaque circonscription", a noté Edward Sambili, secrétaire permanent au ministère de la Planification.
"En fin de compte, il revient aux électeurs des circonscriptions de déterminer ce pour quoi l'argent devrait être utilisé, et de d'indiquer les domaines de développement qu'ils jugent les plus urgents".
Mais Billow Kerrow, un député de l'opposition et ministre des Finances du gouvernement fantôme, estime que le CDF seul ne règlera pas le problème de l'inégalité. "Tant que le gouvernement ne mettra pas en place des politiques qui l'obligent à injecter davantage d'argent pour le développement dans des régions pauvres, la situation pourrait ne pas changer", a-t-il dit à IPS.
"Par exemple, le gouvernement devrait cibler des projets comme la construction de plus d'écoles, de centres de santé, et la (fourniture) d'eau dans les régions pauvres".
En plus du CDF, le gouvernement cite la Stratégie de redressement économique pour l'emploi et la création de richesse comme étant centrale pour ses efforts de lutte contre la pauvreté.
"Suite à la mise en place de la stratégie, l'économie du pays a connu une croissance de 4,3 pour cent en 2004, et devait avoir enregistré une croissance de plus de cinq pour cent en 2005", a déclaré Sambili.
Lancée en 2003, la stratégie ira jusqu'à 2007, se focalisant sur la croissance économique pour relever les niveaux de vie des pauvres.

