CORRUPTION-COTE D'IVOIRE: "On ne peut pas combattre la corruption par le racket"

ABIDJAN, 4 avr (IPS) – A un barrage de police, le 'gbaka' (nom populaire des véhicules de transport en commun) s'immobilise pour la troisième fois sur le tronçon Abobo-Adjamé, deux quartiers populeux, distants de cinq kilomètres dans Abidjan, la capitale économique de Côte d'Ivoire.

L'apprenti du chauffeur descend, dissimule un billet d'environ deux dollars entre les pièces administratives du véhicule qu'il tend à l'agent de police. Celui-ci lui retourne les documents sans aucun contrôle, mais en prenant soin d'empocher l'argent.

Cette pratique courante, communément appelée le racket, est connue depuis plus d'une décennie chez les policiers ivoiriens et elle “ternit de plus en plus leur image”, reconnaissent les autorités du pays. Sur les routes reliant les grandes villes de ce pays d'Afrique de l'ouest ou encore à l'intérieur des villes, des barrages anarchiques sont dressés, pour extorquer de l'argent aux transporteurs et aux voyageurs.

Longtemps décriée, cette corruption à visage découvert n'avait jamais fait l'objet d'une lutte efficace pour son éradication. Parfois, pour protester contre cette pratique, les transporteurs ignorent les coups de sifflet des policiers. Ce qui aboutit à des bavures policières et à la paralysie du transport.

Le 15 février 2005, un policier tire sur un taxi et tue un client assis à l'arrière. Une autre balle perdue de l'agent blesse, au passage, un grand animateur de télévision, Aboubakar Traoré, alias Tonton Bouba. Le 14 août 2003, Inza Doumbia, un chauffeur de Gbaka, est abattu à Abobo par un policier pour refus d'obtempérer, alors que le conducteur avait déjà payé les deux dollars pour le racket.

En général, les bavures policières causent des morts d'homme, notamment des chauffeurs, provoquant la colère de leurs collègues qui paralysent le transport par des grèves. Ils refusent parfois de travailler pendant des jours, rendant difficiles les déplacements pendant la période. Les policiers auteurs des bavures ont toujours été arrêtés, mais ils ne sont jamais poursuivis en justice.

Selon le ministère ivoirien des Finances, le racket fait perdre à l'Etat, environ 33 millions de dollars par an. Et les bavures policières, chiffrées par les services de la police nationale, entre 1990 et 2005, s'élèvent à 157, dont les 40 pour cent ont eu lieu à Yopougon et 35 pour cent à Abobo, deux quartiers d'Abidjan.

Pour mettre fin à ces nombreux contrôles routiers non réglementaires et assurer une certaine fluidité routière, l'Office ivoirien des chargeurs, en collaboration avec le ministère des Transports, a initié un projet de “ticket unique de traverse”, mis en application active le 15 mars, après une phase pilote lancée au début du mois.

Ce projet exige la réduction du nombre de barrages de contrôle dans la ville d'Abidjan, passant de 280 à 26. Et les transporteurs devront payer désormais une la taxe mensuelle forfaitaire pour un ticket d'environ un dollar, contre 5,45 dollars par jour aux différents barrages illégalement constitués par les policiers.

“Ce ticket est l'unique occasion de réconcilier les forces de l'ordre avec les populations. Il doit leur permettre de redorer leur image. La réduction des barrages va également contribuer à une relance certaine de l'économie, par la fluidité du transport et la rentabilité du travail des transporteurs”, a expliqué à IPS, le ministre des Transports, Anaky Kobenan.

Mais l'idée n'a pas convaincu certains transporteurs. Vingt-quatre heures après sa mise en application, ils ont procédé à la destruction du matériel remis aux forces de l'ordre pour la mise en œuvre du projet.

“Nous ne pouvons pas comprendre que les propriétaires de véhicule dépensent près de 1.000 dollars pour mettre un véhicule en règle et que les chauffeurs soient à nouveau obligés de payer cette autre taxe qui n'est pas approuvée par l'Assemblée nationale”, a martelé, devant la presse, Adama Touré, président de la Coordination nationale des gares routières de Côte d'Ivoire, radicalement opposée au ticket. “On ne peut pas combattre la corruption par le racket”.

De son côté, Jean-Louis Billon, président de la Chambre de commerce et d'industrie de Côte d'Ivoire, désapprouve également le projet. “Le ticket unique est en train de donner un caractère officiel à la corruption”, fustige-t-il à IPS. “La mesure n'a fait l'objet d'aucune consultation législative. Il s'agit-là d'un cas révoltant de parafiscalité illégale. Il doit être annulé”.

Interrogé le 19 mars sur la polémique engendrée par le projet de “ticket unique de traverse”, le Premier ministre Charles Konan Banny a demandé au ministre des Transports “d'abandonner ce genre de mesure exceptionnelle, afin de travailler à la normalité". Selon lui, on risque de pérenniser le racket par ce genre de mesures.

Deux semaines après cette demande du Premier ministre et trois semaines après la mise en application du projet, le constat est amer. Des barrages anarchiques de contrôle refont surface dans les quartiers d'Abidjan et la nuit tombée, le racket reprend avec les gendarmes assurant la sécurité dans la ville.

Pourtant, le projet de “ticket unique de traverse” n'est toujours pas abandonné par le ministre des Transports.

“J'ai honte de nos forces de l'ordre. Elles agissent comme si l'Etat ne leur versait pas un salaire”, se plaint à IPS, Henriette Koné, une cliente des 'gbaka', ahurie par les incessants coups de sifflet des policiers pour arrêter ces véhicules de transport en commun.

Quand elle entend parler du ticket unique, elle réagit vivement : “C'est un projet immoral. Les populations ont longtemps décrié le racket. Nos autorités nous ont fait croire que cette pratique n'existait pas.

Aujourd'hui, elles font un aveu. Mais, le ticket porte atteinte à l'honneur des forces de l'ordre”.

Pour Henri Logbo, éducateur de lycée, les populations devraient plutôt être optimistes. “A un moment, les barrages ont disparu. On a vu des transporteurs afficher une satisfaction avec le ticket unique. Nous devons y croire, tout en invitant à la sanction des policiers et autres gendarmes qui vont enfreindre au principe”, a-t-il déclaré à IPS.

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire traverse une crise politico-militaire. Le pays est coupé en deux, le nord étant occupé par des rebelles qui avaient pris les armes pour s'opposer à l'exclusion présumée des populations de cette région.

Pour lutter contre la criminalité à la suite de cette crise, l'armée gouvernementale avait multiplié les barrages sur les routes du pays et dans les villes. Mais, ces barrages se sont transformés en lieux de racket pour les policiers, dont les auteurs sont toujours restés impunis.

Toutefois, et pour la première fois en Côte d'Ivoire, trois gendarmes et six policiers du district d'Abidjan, poursuivis pour racket, ont été condamnés, le 7 mars, par le tribunal militaire à huit mois de prison ferme et à une amende de 364 dollars pour les gendarmes, et à cinq ans d'emprisonnement et 182 dollars pour les policiers. Les faits de racket dont ils sont accusés remontent au 15 juillet 2004 pour les gendarmes et au 29 juillet 2005 pour les policiers.

Même le sommet de la police est parfois impliqué dans la corruption. Depuis le 16 mars, le commissaire Mamadou Barro de la police judiciaire est incarcéré. Il lui est reproché d'avoir “arrangé”, avec une télévision française, une interview de Youssouf Fofana, un chef présumé du gang des “Barbares”, qui est un Français d'origine ivoirienne, arrêté à Abidjan, le 23 février. Il a été remis à la justice française pour l'enquête sur un meurtre commis en France. Le commissaire Barro aurait reçu beaucoup d'argent pour cette interview.

“Nous sommes en guerre contre les forces de l'ordre corrompues”, a déclaré IPS, le commandant Ange Kessy Kouamé, procureur militaire de Côte d'Ivoire.

“Il nous faudra parvenir à réduire le fléau qui gangrène la corporation”.