POLITIQUE-BENIN: Les électeurs font confiance à un homme nouveau

COTONOU, 13 mars (IPS) – L'élection présidentielle du 5 mars au Bénin a livré ses résultats partiels provisoires, donnant en tête un homme nouveau sur la scène politique béninoise, Boni Yayi, ancien président de la Banque ouest-africaine de développement, basée à Lomé au Togo.

Yayi, 54 ans, docteur en sciences économiques et grand novice en politique, est arrivé en tête avec 35,05 pour cent des suffrages exprimés après le dépouillement de 95 pour cent du total des bureaux vote à la Commission électorale nationale autonome (CENA), dimanche soir à Cotonou, la capitale économique béninoise. Le taux de participation dépasserait 70 pour cent. Le scrutin, qui était longtemps incertain à cause des difficultés financières rencontrées par la CENA pendant plusieurs mois, a connu la participation record de 26 candidats, au nombre desquels des habitués de la course et des politiciens longtemps considérés comme des favoris de la compétition. Yayi devance Adrien Houngbédji, 64 ans, (24,47 pour cent des voix), ancien président de l'Assemblée nationale, ancien Premier ministre du président sortant, Mathieu Kérékou, et quatre fois candidat à l'élection présidentielle depuis 1991. Vient ensuite Bruno Amoussou, 67 ans, qui a recueilli 16,71 pour cent, également ancien président de l'Assemblée nationale, ancien ministre d'Etat chargé du Plan et de la Coordination de l'Action gouvernementale, lui aussi quatre fois candidat à ce scrutin. Ces deux hommes ont été, pendant longtemps, considérés comme les successeurs probables de Kérékou jusqu'à l'apparition récente, sur la scène politique, de Yayi, soutenu par certains ténors politiques comme Albert Tévoèdjrè, ancien ministre de Kérékou, et ancien représentant spécial du secrétaire général de l'ONU en Côte d'Ivoire. Yayi est également soutenu par Robert Dossou, célèbre avocat et l'un des pères de la démocratie béninoise, ancien député, ancien ministre des Affaires étrangères; et Emile Derlin Zinsou, ancien président de la République (1968-1969), conseiller technique spécial du président Kérékou. Tous les 23 autres candidats sont arrivés très loin derrière les trois premiers suivis du quatrième, Léhadi Soglo, 46 ans, (8,59 pour cent), fils de l'ancien président Nicéphore Soglo, prédécesseur de Kérékou. Le président de l'Assemblée nationale, Antoine Kolawolé Idji, arrive cinquième de la course avec près de quatre pour cent des suffrages. Les deux femmes candidates, Marie-Elise Gbèdo et Célestine Zanou obtiennent respectivement 0,31 et 0,32 pour cent des voix. Selon des analystes, cette émergence subite d'un homme totalement nouveau sur la scène politique nationale sonne comme un échec et une sanction de la classe politique actuelle; et traduit la volonté du peuple béninois de renouveler ses dirigeants.

Pour la direction de campagne de Yayi, son score "traduit l'adhésion du peuple béninois au mouvement de changement prôné par le candidat. Ensemble, nous réaliserons le changement", a déclaré Vicentia Bocco, directrice nationale de campagne. "Les Béninois reprochent aux anciens politiciens d'avoir collaboré longtemps avec le président Kérékou beaucoup plus pour sauvegarder leurs intérêts personnels que ceux du peuple", explique à IPS, Issa Mondi-Mondi, un analyste basé à Cotonou. "Récemment encore, ni Houngbédji ni Amoussou n'avaient élevé la voix pour dénoncer les tentatives des partisans de Kérékou de faire réviser la constitution pour le maintenir au pouvoir au terme de ses deux mandats légaux", a-t-il ajouté. Si les résultats du scrutin sont confirmés par la Cour constitutionnelle, Yayi et Houngbédji se retrouveront face à face pour un second tour prévu dans les deux semaines qui suivent la confirmation de la Cour constitutionnelle. Cette élection, appréciée et validée par les observateurs nationaux et internationaux, fait pourtant l'objet de beaucoup de contestations sur le plan local depuis le 5 mars. Les premières contestations sont venues du président Kérékou lui-même qui, en plein déroulement du vote, a déclaré que "les élections que nous avons souhaité transparentes ne le seront effectivement pas". Il a notamment dénoncé la "disparition de 1,3 million de cartes d'électeur, le vote des étrangers", et menacé de faire compter et recompter "pendant trois ou quatre mois, s'il le faut, les bulletins comme ce fut le cas aux Etats-Unis", en 2000. Toutefois, le président de la CENA, Sylvain Nouwatin, a rassuré l'opinion publique nationale et internationale que l'institution n'a enregistré aucune perte ou disparition de cartes d'électeur. "Toutes les cartes non distribuées étaient sous le contrôle des démembrements de la CENA et n'étaient tout simplement pas encore rentrées", a-t-il déclaré lors de la proclamation des tendances provisoires, dimanche. Dès le lendemain de l'élection, Rosine Soglo, présidente de la Renaissance du Bénin, mère du candidat Léhadi Soglo arrivé quatrième, a demandé la reprise du scrutin dans les fiefs de son parti — les départements du Littoral (Cotonou) et de l'Atlantique, notamment à Ouidah, Godomey et Toffo, dans le sud du pays. Elle a dénoncé le démarrage tardif du vote qui, selon elle, a provoqué la démobilisation de leurs électeurs. La candidate Gbèdo a exigé également, 48 heures après le scrutin, sa reprise dans ses fiefs que sont Cotonou et Godomey, pour les mêmes raisons. Kamarou Fassassi, ministre de l'Energie et de l'Hydraulique, et candidat lui aussi, a dénoncé, samedi, sur une radio privée de Cotonou, des irrégularités dans l'organisation du scrutin, indiquant que "l'intérêt de la démocratie au Bénin passe par une élection non contestable". Pourtant, plusieurs auteurs présumés de tentatives de fraudes (votes multiples, vote des mineurs) ont été interpellés le jour même du scrutin à Cotonou, comme dans d'autres villes de l'intérieur. Par exemple, le maire de la ville d'Abomey, Blaise Ahanhanzo-Glèlè, a été arrêté pour avoir transporté des urnes pleines de bulletins de vote dans son véhicule personnel, en violation de la loi électorale. Il est toujours en détention en prison. Néanmoins, le scrutin a été globalement jugé transparent par la plupart des observateurs nationaux et internationaux qui ont estimé unanimement que les irrégularités constatées n'étaient pas de nature à entacher la sincérité du vote. "Malgré les problèmes liés à des retards enregistrés dans l'ouverture de plusieurs bureaux de vote, et l'absence ou le retard dans la livraison de certains matériels de vote, tout porte à croire que tout citoyen béninois dûment inscrit sur les listes électoralesàa pu voter, à quelques exceptions près", indique un communiqué publié le 6 mars par l'ambassade des Etats-Unis au Bénin, qui avait déployé des observateurs sur le terrain. Les observateurs de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest ont déclaré, par la voix de leur porte-parole, Yagninim Bitokotipou, que "le scrutin a été libre, juste et démocratique", appelant les populations et la classe politique à accepter les résultats lorsqu'ils seront proclamés par la CENA et la Cour constitutionnelle.