COMMERCE-GHANA: L'effet effroyable des importations de volaille congelée

ACCRA, 27 fév (IPS) – On n'est qu'en milieu de matinée dans la capitale du Ghana, Accra, mais la journée est déjà chaude -et les affaires marchent bien à 'Beyeeman Freezing Company Limited', qui importe des produits de volaille congelée.

Des travailleurs vêtus d'épais blousons d'hiver viennent de l'intérieur de la chambre froide, transportant des cartons dans la chaleur étouffante. Des importateurs de volaille se sont installés dans une multitude d'étals en bois le long du périmètre interne du complexe commercial; dehors, les clients attendent pour acheter leurs produits en gros et en quantités plus petites.

"Nous stockons des produits pour 50 clients à la fois, en moyenne. Bien que nous stockions des produits carnés du bétail et des animaux de basse-cour des fermiers locaux, le gros de notre commerce se fait avec les importateurs", déclare Nana Frema Agyemang Ofori-Atta, directeur général du complexe Beyeeman.

"Ce commerce d'importation de volaille rapporte beaucoup d'argent : les produits sont bon marché, les gens achètent et certains importateurs font entrer jusqu'à 12 conteneurs par mois. C'est pour cela que les chambres froides poussent comme des champions partout".

Toutefois, ces développements ne sont pas de bon augure pour l'industrie de volaille locale.

Le Ghana a importé 26.000 tonnes de poulets en 2002, la majeure partie de l'Union européenne, où des agriculteurs reçoivent des subventions généreuses. Deux ans plus tard, ce chiffre avait presque doublé, passant à environ 40.000 tonnes. La factuelle annuelle des importations tourne actuellement autour de 30 millions de dollars.

A l'opposé, le marché local — qui fournissait 95 pour cent des demandes en volaille du Ghana en 1992 — n'a fourni qu'un lamentable 11 pour cent en 2002. Des estimations non confirmées évaluent actuellement la fourniture domestique de volaille à des nombres à un chiffre.

"Pourquoi est-ce qu'un poulet, qui se vend entre quatre et cinq livres au Royaume-Uni, se vendrait à une livre et demie au Ghana, malgré le fret et les frais de manutention"?, demande Ernest Owusu-Afari, directeur général de Afariwaa Farms, l'une des rares exploitations locales de volaille existant encore.

"Ceci ne peut arriver qu'à cause d'une politique qui permet aux fermiers du Royaume-Uni d'exporter leurs produits excédentaires à bas prix".

Autrefois prospère, Afariwaa Farms, où des étables restent vides dans des champs envahis par des mauvaises herbes, tourne maintenant à 10 pour cent de sa capacité totale. La hausse des coûts de production a entraîné de fortes compressions de personnel et les propriétaires pensent à fermer l'abattoir.

Pour des centaines de petits producteurs, l'afflux d'importations de volaille s'est également révélé dévastateur.

"C'est un enfer là-bas. Maintenant, vous ne pouvez élever de la volaille que pour la maison, mais certainement pas pour le marché", affirme Joyce Armah, un éleveur de volaille dans l'un des grands bidonvilles d'Accra. "Les oiseaux étrangers se vendent beaucoup plus vite, et c'est compréhensible parce que d'une manière ou d'une autre, ils sont devenus plus gros et moins chers".

Les dégâts causés par des importations bon marché ne se limitent toutefois pas au secteur de la volaille. L'industrie textile du Ghana, accablée par des coûts élevés de production, a également reçu un coup — de la part des produits chinois moins chers, importés légalement ou introduits en contrebande dans le pays.

Par ailleurs, l'industrie locale de riz n'existe pratiquement plus. Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, le Ghana dépense plus de 1,2 milliard de dollars par an dans les importations de riz, qui sont passées de 121.000 tonnes métriques en 1993 à 507.600 en 2002. L'effondrement graduel des industries de textile, de volaille et de riz a fait perdre leurs emplois à plus de 5.000 employés.

"Nous ne pouvons pas ouvrir nos industries naissantes et attendre d'elles qu'elles rivalisent avec des géants des Amériques, d'Asie et d'Europe, comme c'est le cas actuellement. Notre gouvernement doit agir maintenant", déclare Kofi Davoh, secrétaire général du Syndicat des travailleurs de l'industrie, du commerce et des finances. Mais les autorités hésitent à imposer des mesures protectionnistes, affirmant que les industries nationales ne peuvent pas satisfaire les demandes du marché local. Une imposition de 40 pour cent de tarifs douaniers sur des produits de volaille importée qui devait entrer en vigueur en 2003, par exemple, n'a jamais été appliquée.

La question que se posent certains est de savoir si le Ghana devait imiter le Nigeria voisin, qui limite l'importation de produits comme le textile, la volaille, les plastiques et le riz, même en provenance de ses voisins ouest-africains.

"Certainement, la méthode nigériane est valable jusqu'à un certain niveau.

Nous pouvons utiliser une série d'options, comme l'octroi de subventions ou la réduction des taux d'intérêts bancaires, la hausse des tarifs douaniers, la fixation de quotas ou l'introduction d'embargos francs", explique Tetteh Homeku, chargé de programme de 'Third World Network-Africa' (Réseau Tiers-Monde Afrique), une organisation non gouvernementale qui fait pression pour le libre échange et un commerce équitable en faveur des pays en développement.

"Nous devrions déterminer ce qui est bien pour soutenir nos industries locales", ajoute Homeku.

Selon le 'Third World Network', les pays africains ne peuvent réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) que si leurs industries locales sont protégées, afin de soutenir leur croissance économique.

"Autrement, comment peut-on s'attendre à ce que des gens — qui continuent de perdre leurs emplois et leurs revenus potentiels — paient pour des besoins sociaux si nécessaires, comme la santé (et) l'éducation?", demande Homeku.

"Si la politique économique du Ghana continue d'être guidée par les intérêts des importateurs plutôt que par ceux des producteurs locaux", conclut Homeku, "alors nous avons des problèmes".

Huit OMD ont été adoptés par des dirigeants de la planète pendant le Sommet du millénaire des Nations Unis à New York en 2000. Au nombre des objectifs, figurent la réduction de moitié de la faim et de l'extrême pauvreté, la réalisation de l'éducation primaire universelle, la promotion de l'égalité de genre — et la réduction de la mortalité infantile et maternelle.

D'autres objectifs concernent également la lutte contre les maladies, et la réalisation d'un environnement viable et d'un système commercial international plus équitable. Les OMD devraient être réalisés d'ici à 2015.