DEVELOPPEMENT-RWANDA: Divergences au sujet de l'utilité des Travauxd'intérêt général

KIGALI, 07 jan (IPS) – Les Travaux d'intérêt général (TIG) à l'encontre des auteurs du génocide rwandais constituent pour le gouvernement un moyen de réconcilier et de reconstruire la nation. Mais des victimes du génocide estiment que cette peine ne peut jamais compenser les crimes sauvages commis lors des tueries de 1994.

"Comment voulez-vous que je cohabite encore avec ces tueurs qui ont exterminé ma famille et qui bénéficient aujourd'hui de l'amnistie du gouvernement ?", s'indigne Emilienne Mukabutera, une rescapée du génocide, originaire de la province de Gitarama. Mukabutera a perdu son mari et ses six enfants lors du génocide de 1994.

Ils ont tous été massacrés sous ses yeux. Elle-même a été violée par des miliciens Hutus dit "Interahamwe" dont certains sont des voisins qu'elle connaissait bien. Elle a échappé au massacre parce qu'elle a accepté d'épouser l'un d'eux, qui ironisait en disant "qu'il voulait savourer les femmes arrogantes d'ethnie Tutsi". En janvier 2000, la présidence de la République du Rwanda ordonnait la libération provisoire de tous les suspects du génocide qui ont avoué leurs crimes et accepté de témoigner devant les juridictions populaires, les Gacaca. Les condamnés aux TIG ou "tigistes" comme on a l'habitude de les appeler au Rwanda, sont estimés à 896. "Donner à un criminel une punition pour construire une maison ou faire tous autres travaux restent insignifiants à mes yeux. Il faudra lui infliger une peine comparable au crime qu'il a commis", suggère Mukabutera. Elle estime que le tueur "blanchi de ses crimes" risque de venir l'assassiner elle-même après avoir purgé sa peine. "C'est ridicule ce que fait la justice rwandaise. Il me semble outrageux de blanchir un criminel en le condamnant à de simples travaux de construction. Il valait mieux leur accorder la liberté au lieu d'humilier ainsi les survivants du génocide", commente Bosco Munyemana, un jeune rescapé du district de Kabagari, province de Gitarama. Munyemana est un étudiant dont le père a été sauvagement tué à l'arme blanche par des miliciens Hutus, tout comme l'ont été des milliers de familles tutsies déchiquetées à l'arme blanche par leurs voisins Hutus appuyés par des miliciens et des éléments des ex-Forces armées rwandaises (FAR). Selon les estimations de l'association rwandaise qui plaide en faveur des rescapés du génocide de 1994, environ 1.347.000 civils, en grande majorité de l'ethnie Tutsi et des Hutus modérés de l'opposition, ont été les victimes de cette tragédie. La ministre rwandaise de la Justice, Edda Mukabagwiza, qui coordonne pour le gouvernement les TIG depuis leur instauration en septembre 2005, justifie l'utilité de ces travaux par leur contribution au programme de développement national. L'approche des TIG, selon Mukabagwiza, est qu'ils peuvent faciliter d'autres programmes de formation des prisonniers en matière d'éducation civique, des droits de l'homme, d'histoire du Rwanda etc. "Cette démarche permettra en outre aux 'tigistes' d'acquérir de nouvelles techniques professionnelles en vue de faciliter leur réintégration sociale", renchérit Mukabagwiza. Marie Jeanne Kantengwa, dont le mari a été condamné aux TIG pour trois ans, admet que les criminels doivent être châtiés, certes, mais elle estime que les TIG sont une autre forme d'esclavage mise en place par le gouvernement pour pénaliser encore les Hutus, auteurs du génocide. "Nous aurions préféré qu'ils soient maintenus dans les prisons au lieu de servir d'esclaves. Ces travaux ne vont rien générer pour la survie de leurs familles", ajoute anxieusement Kantengwa. Elle s'est mariée en 2001 à un homme condamné pour sa participation au génocide. Certains 'tigistes' demandent également aux autorités rwandaises de leur accorder une amnistie afin qu'ils puissent aller s'occuper de leurs familles. "Nous avons suffisamment compris notre méfait. C'est pourquoi nous avons accepté de subir le châtiment des TIG", déclare Augustin Bizimana, qui a pris part aux massacres perpétrés dans son village, Kinigi, province de Ruhengeri. Le secrétaire exécutif des TIG, Emmanuel Twagirumukiza, informe la presse qu'il existe actuellement deux camps de solidarité pour l'exécution des TIG : le camp de Nyanza et celui de Ruyumba où les travaux consistent à concasser des pierres utilisées particulièrement pour le pavage des rues. Les TIG étant considérés comme des travaux exécutés pour assurer le développement national, le secrétaire des TIG est chargé de superviser le déroulement de ces travaux et assurer la coordination avec d'autres instances nationales. Cette instance travaille sous la tutelle du ministère de la justice, la ministre étant la présidente des TIG. Twagirumukiza, visitant le camp de Ruyemba en compagnie de la presse, a rappelé que les TIG constituent un châtiment institué par la loi. "Lorsque vous avez été libérés, c'est sûr que vous étiez au courant de ce que vous alliez participer aux TIG. Sachez que vous êtes en train de purger la peine qui vous été infligée par la loi rwandaise", explique-t-il aux condamnés. Les camps de solidarité ont pour objectifs de regrouper des hommes et des femmes de différentes catégories sociales (étudiants, dirigeants, prisonniers libérés, ex-combattants, etc.) pour leur dispenser des cours d'éducation civique, de patriotisme, de bonne gouvernance, d'histoire du Rwanda, et parfois, de techniques de défense. Toutes ces actions entrent dans le cadre des initiatives de réconciliation et de reconstruction nationale, au regard des conséquences du génocide de 1994. Le camp de Ruyumba, par exemple, compte au total 778 'tigistes'. Parmi eux, on compte six femmes et une dizaine de personnes du troisième âge, de 60 à 81 ans. Grâce à l'activité de concassage de pierres, par exemple, le Fonds d'entretien des routes (FER) du Rwanda est en mesure de faire des voies pour le bien de toute la nation. Ce fonds vient de passer commande de 12 millions de pierres pour paver toutes les rues de Kigali d'ici à 2008, informent les responsables des TIG. Outre le concassage des pierres, les TIG portent également sur la mise en place et la rénovation d'infrastructures de base comme les routes, les écoles, les hôpitaux et la construction de citernes de stockage d'eau de pluie. Ils consistent par ailleurs à exécuter des travaux de lutte anti-érosive, lutte contre la déforestation et la construction de maisons d'habitation pour des groupes vulnérables tels que les orphelins et les veuves. Certains 'tigistes' quant à eux conviennent que la peine qui leur a été infligée peut être perçue comme une grâce du gouvernement. "Pour ceux qui veulent comparer les TIG à l'esclavage, cela prouve qu'ils veulent banaliser la gravité des actes posés", déplore l'un d'eux, Elias Bagirubwira, âgé de 70 ans.