POLITIQUE-RDC: Faut-il prolonger les opérations d'enrôlement des électeurs?

KINSHASA, 28 nov (IPS) – Des hommes politiques des provinces de l'Equateur et de Bandundu, dans l'ouest de la République démocratique du Congo (RDC) menacent de boycotter les élections si la commission électorale n'enregistre pas tous les électeurs des deux régions.

La fin officielle de la campagne d'enregistrement des électeurs est fixée au 15 décembre prochain, à la veille du démarrage, le 18 décembre, du référendum sur le projet de constitution. Mais des ministres, députés et sénateurs originaires des deux provinces de l'Equateur et de Bandundu, les dernières à vivre les opérations d'enrôlement et d'identification des électeurs, se plaignent.

Ils accusent la Commission électorale indépendante (CEI) de "vouloir intentionnellement empêcher leurs potentiels électeurs de se faire inscrire, en arrêtant la campagne d'enrôlement et d'identification des électeurs dans le but évident", à leurs yeux, "d'hypothéquer leurs chances de se faire élire dans leurs terroirs respectifs lors des prochaines élections".

Toutes tendances et composantes politiques confondues, de Théophile Mbemba, ministre de l'Intérieur, ressortissant de la province de Bandundu et proche du président Joseph Kabila, à Jean-Pierre Bemba, vice-président de la transition, en charge des Finances, originaire de l'Equateur, en passant par Olivier Kamitatu, ressortissant, lui aussi, de Bandundu et président de l'Assemblée nationale, les menaces sont les mêmes.

"Dans d'autres provinces, on a enregistré les électeurs par millions. Chez nous, sous de fallacieux prétextes d'impraticabilité des infrastructures de communications, on a difficilement atteint les 500.000 personnes enrôlées", a déclaré Luzanga Shamandevu, député ressortissant de la province de Bandundu, membre de la composante "opposition non armée".

"Nous sommes prêts à assumer nos responsabilités, jusqu'au boycott des élections, en cas d'arrêt des opérations d'enregistrement des électeurs pour des raisons de dates butoirs", a-t-il ajouté, la semaine dernière à Kinshasa, la capitale de la RDC.

Ces nouvelles menaces sur le processus électoral surviennent juste au moment où la CEI se présente au Parlement pour faire avaliser sa décision de reporter la date du référendum qui aurait dû se dérouler le 27 novembre.

Les difficultés de terrain tout le long de la campagne d'enregistrement des électeurs, notamment l'insécurité, les fréquentes pannes des équipements électoraux, et en particulier la quasi-inexistence de routes dans les provinces de l'Equateur et de Bandundu, ont fortement ralenti le rythme des inscriptions. Le Parlement a autorisé la CEI à changer la date du référendum, et une nouvelle loi, dont le projet été adopté le 25 novembre, sera promulguée à ce sujet.

Toutefois, la CEI, qui avait déjà envisagé de démarrer le référendum le 18 décembre, se pose bien des questions pour fixer une nouvelle date qui concilierait les aspirations de tout le monde après les revendications des ressortissants des provinces de l'Equateur et de Bandundu.

L'abbé Apollinaire Malu Malu, le président de la CEI, reste cependant ferme sur la date du 18 décembre pour le référendum, bien qu'il se confirme de plus en plus que les opérations d'enregistrement des électeurs ne seront pas terminées à la satisfaction de tous à cette échéance. "Un nouveau report de la date du référendum aurait des conséquences fâcheuses sur la suite du calendrier électoral", a-t-il déclaré aux journalistes accrédités au Parlement.

Les élections congolaises, prévues dans une période transitoire qui devrait prendre fin le 30 juin 2005, ont déjà été reportées à l'année prochaine pour les mêmes motifs de difficultés matérielles et techniques.

Dans les milieux autres que politiques et plus ordinaires des ressortissants des deux provinces, le débat se présente autrement.

L'absence quasi-totale d'infrastructures routières au point d'entraver les mouvements des agents électoraux de la CEI, témoigne, affirment certains, de la mauvaise gouvernance dans les deux provinces.

"Au lieu de pleurnicher sur le risque, pour eux, d'avoir moins d'électeurs et d'être éventuellement mal élus, ces grosses pointures politiques de Bandundu et de l'Equateur devraient plutôt expliquer pourquoi il n'y a plus de routes ni de ponts alors qu'ils sont restés longtemps au pouvoir", confie à IPS, Maneng Makal, enseignant, lui-même ressortissant de la province de Bandundu.

Effectivement, les deux provinces ont produit beaucoup d'hommes politiques dont certains sont restés continuellement aux affaires depuis l'indépendance du Congo, en juin 1960. Et Makal ajoute : "La province de Bandundu a produit de nombreuses figures politiques de talent comme Christophe Kamitatu, près d'Olivier, le président de l'Assemblée nationale, actuellement sénateur, ancien gouverneur de la ville de Kinshasa et de nombreuses fois ministre".

"Il y a également Gérard Kamanda wa Kamanda, l'actuel ministre de la Recherche scientifique qui, en plus d'avoir été ministre des Affaires étrangères pendant longtemps, a été secrétaire général adjoint de l'OUA (Organisation de l'unité africaine). Ils vivent tous à Kinshasa et ne se rendent au Bandundu que lors des opérations électorales", affirme Makal.

Pour la province de l'Equateur, on peut également citer feu le maréchal Mobutu qui a "régné" près de 40 ans sur le Congo ou Justin-Marie Bomboko, un ancien célèbre ministre des Affaires étrangères. Et bien d'autres comme l'homme d'affaires et ancien ministre Bemba Saolona, père de Jean-Pierre Bemba.

L'ex-président Mobutu avait juste construit la ville de Gbadolite, son propre village, la dotant d'infrastructures les plus modernes. Mais toutes ces infrastructures sont retombées en ruines après son départ précipité en exil en 1997, chassé du pouvoir par Laurent Désiré Kabila et en dépit du fait que Jean-Pierre Bemba en a fait son quartier général sous la rébellion du Mouvement de libération du Congo dont il est le leader.

En fait, il faut également prendre en compte l'indifférence de la population dans ces opérations électorales dont elle ne comprend pas toujours grand-chose. Contacté au téléphone par IPS, Dr Yves Kipulu, médecin d'une zone de santé dans la ville de Bandundu, capitale de la province, estime que certaines personnes ne voient pas de raison majeure d'abandonner leurs activités de survie quotidienne pour entreprendre de longues distances – parfois plus de 100 kilomètres – rien que pour se faire enrôler pour un bénéfice par toujours certain.

"Dans certains centres d'enregistrement, les agents tournent les pouces car les candidats électeurs ne se présentent pas", déclare-t-il.

La CEI assure, toutefois, qu'elle doit tout faire pour enregistrer le plus d'électeurs possibles dans les deux provinces. Selon Malu Malu, même les coins difficilement accessibles seront servis grâce à la logistique de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC) et des Forces armées de la RDC. "L'armée nationale et la MONUC ont mis des hélicoptères à notre disposition afin de contourner la carence des infrastructures routières patente dans les deux provinces et d'augmenter d'autant notre marge de manœuvre".

Les opérations d'enrôlement et d'identification des électeurs ont démarré en juin à Kinshasa et, selon la CEI, 22 millions d'électeurs ont déjà été enregistrés sur un total prévisionnel de 28 millions. Ce qui, selon Malu Malu, est un bon score compte tenu des difficultés de terrain de toute nature et de l'immensité du territoire congolais.