CASABLANCA, 28 nov (IPS) – La tempête provoquée par des migrants clandestins s'est relativement calmée. Les immigrés subsahariens sont "hors d'état de nuire" à cause d'un dispositif militaire impressionnant activé des deux côtés – marocain et espagnol – des barbelés de la honte.
Le Maroc et l'Espagne ont été accusés d'avoir violé des valeurs humanitaires. Entre 14 et 16 migrants africains ont été tués par balles, en octobre dernier, pendant leurs assauts collectifs sur les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla revendiquées par le Maroc. Après cette première étape tragique, un autre drame a commencé avec des rapatriements vers leurs pays respectifs, mais également des refoulements et expulsions des migrants abandonnés en plein désert aride, sans eau ni nourriture. La presse marocaine parle encore d'une douzaine de nouveaux décès.
Mais, c'est seulement lorsqu'il y a eu des victimes que le "généreux" Occident a bougé. Il s'est enfin rendu compte que des êtres humains meurent chaque jour pour le partage des richesses accumulées par l'Europe au cours de plusieurs siècles d'histoire commune avec l'Afrique. Des campagnes humanitaristes sont nées dans la foulée, et les deux pays indexés — le Maroc et l'Espagne — cherchent à se rattraper. Ils ont signé des conventions d'expulsion de clandestins tandis que leur attitude à l'égard des immigrés a relativement changé. Les rapatriements s'effectuent de manière ordinaire. Il reste toutefois en suspens le sort d'une cinquantaine de demandeurs d'asile du camp de Guelmim, dans le sud du Maroc. La convention de Genève, de 1951, demande aux Etats signataires de protéger les réfugiés; et le Maroc, qui l'a signée, est, par conséquent, tenu d'en respecter la teneur. "En rapport avec ces mêmes événements, un seul réfugié aurait été "expulsé" du Maroc sur plus de 3.000 refoulements/expulsions opérés depuis le 10 octobre dernier, sous la pression surtout des autorités espagnoles et de l'Union européenne (UE)…", a déclaré à IPS, Mehdi Lahlou, un chercheur spécialiste de l'immigration, à Rabat, la capitale marocaine.
Avant les assauts collectifs sur Ceuta et Melilla, les migrants subsahariens étaient rarement inquiétés au Maroc, où ils se déplaçaient plus ou moins librement, même sans papiers réguliers. Dans les quartiers populaires de Rabat, tout le monde sait où ils habitent sans pour autant créer un quelconque problème. Ces migrants, qui s'abritaient dans des forêts du nord du Maroc plus frais, se sont retrouvés subitement dans le sud plus sec, dans un camp militaire à Bouyzakern, près de Guelmim. L'endroit manque d'hygiène, et ils attendaient que le Haut commissariat des Nations Unies aux réfugiés (HCR) statue sur leur cas.
"Nous sommes dans des conditions difficiles. Les vents, les sables et le froid sont notre lot quotidien. Les couvertures dont nous disposons sont insuffisantes et cela empire lorsque chaque repas est constitué de pain et de haricots", confie à IPS, Issa Mutebule, un Congolais demandeur d'asile et refoulé.
Congolais, Ivoiriens, Libériens et Sierra Léonais, plusieurs nationalités africaines sont représentées dans ce camp. "Je fuis le mauvais sort, le régime de Kabila (Laurent Désiré) avait assassiné mon père et je ne veux pas me trouver dans un sale pétrin", affirme un autre Congolais, Kissanga Lusinko sur un ton amer. La majeure partie de ces ressortissants subsahariens sont en situation précaire, témoigne, de son côté, Bouthayna Chaâra, une femme médecin membre de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à Tétouan, à 40 kilomètres de Ceuta. "En octobre dernier, nous avons organisé une visite humanitaire à la forêt de Belyounech, jouxtant Ceuta, et j'ai pu m'arrêter directement sur leur état lamentable qui requiert beaucoup d'attention", indique Chaâra. Ils étaient sous-alimentés, et ils le sont encore, et ils manquent de conditions minimales d'hygiène, ajoute-t-elle. En outre, un collectif d'organisations non gouvernementales du Maroc, de France, de Belgique et d'Espagne, avait interpellé, à la mi-novembre, dans une lettre ouverte, toutes les parties concernées par la question, y compris le secrétaire général de l'ONU, Koffi Anan. "Aujourd'hui, comme depuis plus de 20 ans, des femmes, des enfants, des hommes sont tabassés, enfermés, humiliés, surexploités, refoulés, parfois tués, pour le simple rêve d'une vie humaine qu'ils ne trouvent pas chez eux", souligne la lettre. "Fuyant la guerre, la misère, la dictature, l'absence d'avenir, ils sont écrasés par des machines d'Etat qui refusent de les entendre, de les voir.
Victimes à Paris, Madrid, Rome, Bruxelles, Rabat, Alger, Tunis, Tripoli", ajoute le document. Pays de transit, le Maroc vit une expérience nouvelle avec cette situation.
N'ayant pas les moyens d'enrayer un phénomène d'une telle ampleur, le royaume a fermé les yeux. Même les aides de l'UE ne permettraient pas de contenir un tel flux de migrants. La solution se trouve probablement ailleurs, avec la nécessité impérative de mettre en place une politique de développement dans les pays d'origine des migrants, a affirmé Lahlou à IPS. Le Maroc "respectait globalement" la convention de protection des réfugiés, "jusqu'aux derniers événements". "Les demandeurs d'asile qui se présentent au HCR à Rabat déposent un 'dossier' et reçoivent des récépissés de dépôt avec une date à laquelle ils sont convoqués pour étude de ce dossier, qui peut être fixée jusqu'aux années 2007 ou 2008", explique-t-il. "Ces personnes qui ont déposé des dossiers n'ont donc pas de statut de réfugié, et ne disposent d'aucune protection en rapport avec cela. Ils sont toujours considérés en situation irrégulière". Le HCR compte quelque 1.700 demandes d'asile dont la majorité est d'origine subsaharienne. Mais, le HCR ne voit pas les choses de cette façon. Pour cette agence onusienne, "les demandeurs d'asile jouissent des mêmes droits que les réfugiés, jusqu'à ce qu'on statue définitivement sur leur cas". Même la loi marocaine de novembre 2003 sur l'immigration stipule en substance que le Maroc s'abstient de déporter, refouler ou expulser les demandeurs d'asile et les réfugiés tant que les procédures légales en vigueur n'ont pas encore été épuisées. Un texte qui est très clair, commente Merouane Tassi, responsable du HCR au Maroc.
Tassi a déclaré à IPS que les procédures de traitement de dossiers du HCR sont standardisées partout dans le monde. Pour les cas du camp de Guelmim, dit-il, "nous avons interviewé une trentaine de demandeurs d'asile, mais nous n'avons validé que quelques cas". Mutebule, l'un des refoulés du 23 novembre, confirme que ce nombre ne dépasse pas 14 cas seulement et que tous les refoulés, 45 en tout, avaient épuisé les voies de recours autorisées par les textes du HCR, la seule partie compétente en la matière. Une fois qu'un dossier est rejeté après épuisement de toutes les voies de recours, la personne concernée tombe sous le coup de la loi marocaine sur l'immigration. Toute personne résidant de manière irrégulière devrait être alors rapatriée : c'était le sort malheureux de Mutebule et de ses 44 autres camarades.
Pourtant, l'AMDH s'interroge sur les critères de reconnaissance ou de rejet de tels dossiers. "Comment peut-on ignorer les risques que courent plusieurs êtres humains refoulés vers des pays où ils n'ont aucune garantie de vivre paisiblement?", demande Jamaleddine Laâmarti, président de l'AMDH à Tétouan. De son côté, une source gouvernementale marocaine a déclaré à IPS, sous couvert de l'anonymat, que "Pour ces jeunes Subsahariens, le Maroc n'est qu'un pays de transit pour atteindre l'Europe", expliquant que dans ces conditions, "la demande d'asile ne veut aucunement dire que le demandeur veut rester dans le pays". Ce qui pose un problème, selon lui. "Nous regrettons certaines attitudes malséantes, mais nous ne pouvons pas garder tous les immigrés, ils sont des milliers et il ne faut pas oublier que nous avons, nous-mêmes, nos immigrés qui vivent parfois les mêmes conditions", a-t-il ajouté. "La solution devrait être cherchée globalement et les pays d'origine des immigrés en sont également responsables".

