TUNIS, 17 nov (IPS) – Pendant le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) du 16 au 18 novembre à Tunis, en présence de 20 chefs d'Etat et 17.000 participants, les portraits géants du président Ben Ali continuent de remplir la presse proche du pouvoir, alors que les deux journaux d'opposition survivants subissent des tracasseries administratives.
Au moment où on s'attendait à un assouplissement du verrouillage médiatique en Tunisie à l'occasion de la tenue du SMSI, c'est tout le contraire qui s'est produit. Les neuf quotidiens, dont deux organes de l'omniprésent parti au pouvoir (le RCD), en arabe et en français, continuent à publier en premières pages de grands portraits de Ben Ali.
En fait, en dehors des organes officiels ou officieux, les quelques journaux indépendants tels que 'Ar-Raï' (l'Opinion), fermé trois semaines après l'arrivée au pouvoir de l'actuel président Zine Elabidine Ben Ali en 1987, 'Le Phare', suspendu en 1990, et 'Le Maghreb' dont le directeur Omar S'habou a été condamné à huit mois de prison en 1991 avant de s'exiler, ont disparu l'un après l'autre.
Quant aux journaux de l'opposition qui ont fait la diversité du paysage médiatique pendant l'éphémère expérience d'ouverture du début des années 1990, il n'en reste sur le marché que deux qui sont confrontés à des tracasseries innombrables : 'Al-Maoukif' (Le point), un hebdomadaire de gauche dont le nombre de pages a été réduit de 50 à…huit, et 'At-Tariq Al-Jadid' (La nouvelle voie), organe bilingue de l'ex-parti communiste rebaptisé "Mouvement du renouveau", qui est devenu mensuel.
Les huit hebdomadaires de l'opposition, qui étaient sur le marché il y a 15 ans, parmi lesquels 'Fajr' (L'aube) proche du mouvement islamiste 'An-Nhdha' (interdit) et 'Badil' (L'Alternative), organe du Parti des ouvriers communistes de Tunisie (POCT – non autorisé), ont fait la singularité du paysage médiatique tunisien dans un Maghreb encore monolithique. Il est significatif que le directeur du 'Fajr', Hamadi Jebali, est en train de purger une peine de 16 ans de prison dans un pavillon cellulaire, alors que le directeur de 'Badil' observe une grève de la faim, avec sept autres dirigeants de l'opposition, depuis presque un mois en signe de protestation contre l'absence de libertés dans le pays.
Craignant les "représailles" du fisc ou carrément des poursuites judiciaires, les propriétaires des journaux privés sont obligés de faire l'apologie du régime et de compter principalement sur les dépêches de l'agence de presse officielle, la TAP (Tunis Afrique Presse) où les composantes de la société civile ainsi que les partis d'opposition sont systématiquement ignorés. Résultat : un seul journal sort dans le pays pratiquement sous des noms différents. Même les 'Une' se ressemblent puisque le portrait du président doit être mis en exergue en haut de page même quand il n'a pas eu d'activité.
Ce n'est pas étonnant que dans ces conditions, le verrouillage total des trois stations de télévision aidant, les Tunisiens se soient tournés vers 'Al-Jazira' et quelques autres chaînes arabes ou françaises pour savoir ce qui se passe chez eux. En dépit de la libéralisation de l'audiovisuel depuis plus d'un an, il n'y a encore pas de loi qui gère le secteur, ce qui a permis d'accorder des licences de radio et de télévision à des proches "de gré à gré contrairement aux normes reconnues", selon Abdelkrim Hizaoui, juriste et professeur à l'Institut de presse et des sciences de l'information, basé à Tunis, la capitale.
Plusieurs personnes ont déposé des demandes pour lancer des radios privées, mais elles risquent d'attendre longtemps, selon des analystes…
*(Rachid Khechana est journaliste de InfoSud, une agence de presse basée à Berne, en Suisse).

