NATIONS UNIES, 4 fév (IPS) – Une commission spéciale de l'ONU, qui a refusé de déclarer que les tueries généralisées au Soudan sont des actes de "génocide", a été critiquée pour sa condamnation mesurée du massacre de quelque 400.000 Soudanais dans cette nation africaine, en proie à des troubles politiques.
Réagissant à un rapport de 177 pages publié par la commission le 31 janvier, Claudio Cordone d'Amnesty International a déclaré : "les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, commis dans la région soudanaise du Darfour, ne sont pas moins graves qu'un génocide".
Africa Action basée à Washington, qui a rejeté les conclusions de la commission de l'ONU, a dit que la communauté internationale "tergiversait" — au moment même où le génocide se déroulait en Afrique.
"Les dirigeants du monde entier ne font encore rien pour arrêter le génocide qui a déjà tué 400.000 Soudanais et qui continue toujours", a-t-elle indiqué dans un communiqué publié le mardi, 1er février.
Un membre du Congrès américain, le républicain Henry J. Hyde, président de la House International Relations Committee (Commission des relations internationales de la Chambre), a également rejeté l'assertion selon laquelle les atrocités commises dans la région du Darfour ne constituent pas un génocide.
"Je suis profondément déçu par la décision de la commission de se lancer dans la sémantique et d'éluder sa responsabilité vis-à-vis des populations du Darfour", a déclaré Hyde dans une déclaration le même mardi. Bien que la commission de l'ONU, forte de cinq membres, présidée par Antonio Cassese d'Italie, ait conclu que le gouvernement du Soudan n'a pas mené une politique de génocide, elle a néanmoins indiqué que le gouvernement et la milice Janjaweed étaient tous deux responsables de "graves violations des droits de l'Homme et du droit humanitaire international, équivalant à des crimes au regard du droit international".
La commission a "fortement" recommandé que le Conseil de sécurité de l'ONU, fort de 15 membres, demande à la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, nouvellement créée, de donner suite aux accusations de crimes contre l'humanité au Soudan.
Ceci dépendra toutefois en grande partie des cinq membres permanents du Conseil détenteurs du droit de veto — notamment les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Chine et la Russie — qui ont toujours montré peu d'empressement à agir depuis que les tueries au Darfour ont commencé en février 2003.
Les Etats-Unis, qui se sont opposés à la création de la CPI, veulent qu'un tribunal spécial soit mis en place en Tanzanie pour poursuivre ceux qui sont accusés de crimes de guerre au Soudan. Mais le secrétaire général, Kofi Annan, et l'Union européenne, forte de 25 membres, veulent que la CPI en prenne l'initiative.
"Mon propre soutien à la CPI est bien connu", a déclaré Annan aux journalistes mardi. "Mais ceci est une décision relevant du Conseil de sécurité, et non pas la mienne. Ce qui est vital est que ces gens soient en fait tenus pour responsables. Des crimes aussi graves ne peuvent pas être commis impunément".
"Les Etats-Unis, la Chine et la Russie, en particulier, devraient mettre de côté leurs réserves à propos de la cour afin de rendre justice aux populations du Soudan", a souligné Cordone d'Amnesty.
Amnesty International demande au Conseil de sécurité non seulement de soumettre la situation du Soudan à la juridiction de la CPI, mais également de soutenir une stratégie globale et à long-terme, pour traduire en justice tous ceux qui sont responsables de crimes, a-t-il ajouté.
L'impasse au sein du Conseil de sécurité a été également provoquée par des membres clés qui tentaient de sauvegarder leurs propres intérêts économiques, politiques et militaires au Soudan.
Ann-Louise Colgan, directrice de l'analyse politique et des communications de Africa Action, a expliqué que la raison pour laquelle le Conseil de sécurité continue de traîner les pas est de deux ordres.
"Premièrement, il semble y avoir un manque réel de volonté politique pour intervenir en vue d'arrêter ce génocide en Afrique, juste comme ce que nous avons vu au Rwanda il y a dix ans", a-t-elle dit à IPS.
En plus de cette apathie internationale envers l'Afrique, plusieurs des membres permanents du Conseil de sécurité ont des "intérêts matériels" qui font qu'ils hésitent beaucoup à risquer de se mettre à dos le gouvernement de Khartoum.
"La Chine est le plus grand investisseur dans l'industrie pétrolière au Soudan, et la Russie est un gros fournisseur d'armes à Khartoum", a indiqué Colgan.
Aussi bien la Chine que la Russie, qui sont opposés aux sanctions contre le Soudan, ont également de solides relations militaires avec le gouvernement de Khartoum.
L'année dernière, le département d'Etat américain a déclaré qu'il verrait avec "beaucoup d'appréhension" la vente de 12 avions de chasse russes MiG-29 au Soudan, "si les informations de telles ventes étaient confirmées".
Répondant au département d'Etat, le ministère russe des Affaires étrangères a affirmé : "Oui, ceci est un contrat de longue date. Nous sommes simplement en train de remplir les conditions. Cela n'a rien à voir avec la situation (actuelle)" au Soudan.
Selon Cordone, Amnesty International lance également un appel à la Chine et à la Russie pour qu'elles "cessent d'armer les tueurs et fassent en sorte que l'embargo actuel sur les armes au Darfour soit étendu pour inclure le gouvernement du Soudan".
Colgan a ajouté que la Chine et la Russie "sont très sensibles à la notion d'intervention internationale dans les affaires internes, en particulier lorsqu'il s'agit des questions de droits de l'Homme".
Les Etats-Unis sont le seul membre du Conseil de sécurité, et en fait le seul pays, à avoir reconnu qu'un génocide se déroule au Darfour.
"Mais les Etats-Unis sont néanmoins peu disposés à consacrer un capital politique réel pour susciter l'action du Conseil de sécurité en guise de réponse. Partout, il y a une réticence choquante à faire preuve de leader en face d'un autre génocide en cours en Afrique", a ajouté Colgan.
Selon les Nations Unies, il y a plus de 1,6 million de personnes déplacées au Darfour et plus de 200.000 qui se sont réfugiées au Tchad voisin. L'ONU estime également qu'il y a eu une destruction à grande échelle de villages à travers les trois Etats du Darfour.
La commission a déployé une équipe de recherche juridique et une équipe d'investigation composée d'experts médico-légaux, d'analystes militaires et d'enquêteurs spécialisés dans la violence de genre pour confirmer les accusations de crimes contre l'humanité.
"Il y a un conflit armé interne au Darfour entre des autorités gouvernementales et des groupes armés organisés", a déclaré la commission.
"Un organe d'information fiable indique que des crimes de guerre pourraient avoir été commis sur une grande échelle, parfois même comme une partie d'un plan ou d'une politique".

