NAIROBI, 9 nov (IPS) – Des groupes de défense des droits sont sceptiques sur la capacité du gouvernement somalien proposé à s'attaquer aux questions épineuses de violations des droits de l'Homme qui sont au cœur de l'effondrement de la Somalie depuis 1991.
Le gouvernement proposé, qui sera formé au Kenya voisin ce mois, devrait s'installer dans la capitale Mogadiscio d'ici à la fin de l'année.
Avant même la signature de l'accord de paix somalien dans la capitale kényane, Nairobi, le mois dernier, le G10, une organisation qui regroupe dix groupes locaux de défense des droits de l'Homme, avait averti que les seigneurs de la guerre, qui se bousculaient pour le pouvoir, n'étaient pas les personnes convenables pour restaurer les droits humains dans ce pays de la Corne de l'Afrique.
"Des chefs et commandants de factions armées, qui seraient susceptibles d'être inculpés pour avoir commis des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, sont en train de négocier un accord de paix dont la base est le partage de pouvoir pour la gouvernance en Somalie de l'après-conflit", a déclaré le G10 dans son 'Rapport sur le statut des droits de l'Homme : La situation somalienne', publié par NOVIB, une organisation humanitaire néerlandaise.
"Le fait que le (processus) de paix soit dominé par des seigneurs de la guerre soulève une question importante : comment le (processus) dégagera-t-il un cadre d'action qui traitera des graves violations des droits de l'Homme passées, y compris des cas établis d'assassinats politiques, de massacres, de viols collectifs, de tueries aveugles de civils non armés, d'occupations et de déplacements forcés, entre autres?", interroge le rapport.
Les pourparlers de paix de la Somalie se déroulaient au Kenya depuis 2002.
Les discussions ont abouti à l'élection d'un parlement de 275 membres le 22 août 2004, dont certains sont des seigneurs de la guerre contrôlant de puissantes factions et impliqués dans des combats armés.
Conduit sous la médiation de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), un organisme régional, comprenant le Kenya, la Somalie, l'Ouganda, l'Ethiopie, l'Erythrée, le Soudan et Djibouti, le processus de paix vise à mettre fin au conflit de plus d'une décennie. De même, des délégués aux pourparlers ont élu Abdullahi Yusuf Ahmed comme président, le 10 octobre, et Ali Mohammed Ghedi comme Premier ministre, le 3 novembre.
Ghedi devrait nommer un cabinet dans les 30 prochains jours, qui formera un nouveau gouvernement, mettant fin à l'anarchie en Somalie. La Somalie est sans un gouvernement central depuis 1991.
Ce pays de la Corne de l'Afrique a plongé dans le trouble après le renversement du dictateur Mohamed Siad Barre en 1991. Depuis lors, il est aux mains des seigneurs de la guerre qui luttent pour contrôler de vastes étendues de territoires. Certaines régions ont déclaré l'autonomie vis-à-vis de la Somalie, comme le Puntland dans le nord-est, et le Somaliland dans le nord-ouest.
Maintenant, des groupes de défense des droits et des femmes parlementaires veulent que la communauté internationale aide le gouvernement proposé à s'attaquer aux violations des droits de l'Homme, notamment le viol. Les groupes ont demandé au bureau du Haut commissariat des Nations Unies pour les droits de l'Homme de nommer un rapporteur spécial sur la violence contre les femmes en vue de diriger une mission en Somalie, pour établir l'ampleur de la violation des droits des humains.
Des femmes parlementaires somaliennes ont également appelé la communauté internationale à plaider en faveur d'une commission pour examiner les crimes de guerre, notamment le viol, qui, comme elles le disent, a été utilisé comme une arme de guerre par des milices.
"Nous demandons à la communauté internationale d'intervenir parce qu'il est difficile de faire confiance (aux seigneurs de la guerre) pour établir les règles devant servir à s'attaquer aux crimes contre l'humanité comme le viol", a dit à IPS, Asha Abdalla, députée et défenseur des droits de l'Homme, le 4 novembre. Selon elle, au début de la guerre, une femme était violée toutes les heures.
Le Rapport sur le statut des droits de l'Homme concorde pour dire que le viol des femmes existait et est répandu, et qu'il a été utilisé comme un instrument pour punir et intimider des factions ethniques.
"Des milliers de filles et de femmes somaliennes ont été violées en temps de guerre dans le pays entre 1991 et 1994. Des crimes de guerre contre la population féminine ont été commis à des niveaux sans précédents et dans l'impunité en Somalie", ajoute le rapport.
Il singularise la création de camps de viol comme l'une des pires atrocités commises contre des femmes somaliennes, en particulier à Mogadiscio, la capitale du pays. "Ces (atrocités) étaient l'œuvre de miliciens qui ont enlevé plusieurs femmes, les ont emprisonnées dans des villas et les ont ensuite soumises à des viols répétés et autres formes d'abus sexuel. Même si toutes les femmes et les filles étaient vulnérables à ces agressions, les violeurs ciblaient généralement des personnes appartenant à des factions rivales ou ayant des affiliations claniques faibles", indique le rapport.
Les miliciens ont également été accusés de suivre des femmes somaliennes dans des camps de réfugiés au Kenya pour leur faire subir des viols collectifs.
Selon des critiques, il existe de graves infractions qui ne devraient pas rester impunies. "Nous, en tant que femmes parlementaires, relevons cela et voulons que des mesures soient prises contre les responsables une fois qu'ils seront reconnus coupables par une commission vérité, si elle est créée", a déclaré Abdalla.
Des observateurs estiment que la commission vérité proposée devrait également traiter d'assassinats arbitraires. Les massacres sont répandus à cause de la forte prévalence d'armes dans le pays, qui est la conséquence de 13 années d'anarchie.
Des agences d'aide ont qualifié la Somalie de l'un des pays les plus fortement armés au monde. En 1999, la Croix-Rouge a indiqué que les quelque 1,3 million d'habitants de Mogadiscio seule possédaient plus d'un million d'armes, sur environ 550 millions d'armes légères en circulation dans le monde entier.
On croit qu'à cause de l'absence de mécanismes pour faire face à la prolifération d'armes légères et de l'inexistence d'une administration adéquate, y compris du système judiciaire, le règne des pistolets et des balles est devenu un moyen de règlement des malentendus, d'accès et de contrôle des ressources, ainsi qu'un moyen d'exercice du pouvoir et de la gouvernance.
Selon des statistiques compilées par des groupes de défense des droits dans le sud de la Somalie, plus de 530 décès de civils provenant de conflits armés ont été enregistrés entre juillet 2002 et juin 2003. Toutefois, les organisations affirment que ces chiffres pourraient être plus élevés puisque plusieurs des incidents n'ont pas été signalés.
Des groupes de défense des droits de l'Homme ont également soulevé des inquiétudes par rapport aux enlèvements, qui ont lieu en Somalie. La plupart des auteurs seraient des milices associées aux seigneurs de la guerre.
A une conférence de presse donnée à Nairobi en juillet 2004, Martin Hill, chercheur d'Amnesty International pour la Corne de l'Afrique, a noté qu'environ 300 enlèvements ont été opérés l'année dernière. "Mais ce chiffre pourrait être plus élevé", a-t-il souligné.
Le conflit a entraîné des déplacements de Somaliens. Des statistiques des Nations Unies indiquent que la première année seule de la guerre a vu plus d'un million de personnes fuir la Somalie, alors que plus de deux millions sont devenues des déplacés. Actuellement, l'ONU estime qu'il y a environ un million de Somaliens dans la diaspora.
Des analystes indiquent que la seule manière de traiter des atrocités et de forger la réconciliation entre les Somaliens passe par la création d'une commission vérité et réconciliation supervisée par la communauté internationale. "Des Somaliens ont été blessés. Mais, puisqu'ils sont une communauté indulgente, si la vérité est dite et que les auteurs sont connus, le pardon et la cicatrisation peuvent avoir lieu", a affirmé à IPS, Khaleef Hassan, un analyste politique renommé pour la Somalie.
"Si le gouvernement opte pour la voie d'une commission pour enquêter sur les violations, il aura fait un bon choix. Il doit afficher sa volonté de respecter et de défendre les droits de l'Homme", a-t-il ajouté.
Hill a exhorté le gouvernement proposé de Somalie à être attaché aux droits de l'Homme. "De nouvelles violations ne doivent pas être tolérées et ceux qui sont responsables de crimes contre l'humanité passés doivent être tenus pour responsables. Ceux qui sont impliqués dans les crimes (des seigneurs de la guerre) ne devraient pas occuper des postes publics".

