DROITS-KENYA: L'enseignement gratuit – c'est bon, mais pas suffisant

NAIROBI, 5 nov (IPS) – Dans une certaine mesure, l'inscription de plus d'un million d'enfants supplémentaires dans le système de l'école primaire du Kenya au cours des deux dernières années, est une histoire à succès.

Les effectifs dans ce pays d'Afrique de l'est ont augmenté après l'introduction de l'éducation primaire gratuite par le président Mwai Kibaki en 2003, lorsqu'il a succédé à l'ancien chef de l'Etat Daniel arap Moi.

Un groupe d'enfants a toutefois peu de raisons de se réjouir à cet égard, notamment les enfants travailleurs. Des activistes de défense des droits préviennent que le gouvernement devra coupler sa politique d'enseignement primaire gratuit avec des lois pour rendre obligatoire l'éducation si l'on veut que ces enfants soient sortis du froid et amenés à l'école.

"A peu près 1,9 million (d'enfants) âgés de cinq à 17 ans n'ont pas encore pu accéder à l'enseignement primaire gratuit parce qu'ils travaillent", a déclaré à IPS, Margaret Basigwa, chef du Conseil national pour les services des enfants (NCCS), dans la capitale kényane, Nairobi. Le NCCS est une institution gouvernementale qui coordonne les activités de toutes les organisations sur les enfants au Kenya.

Le Bureau central des statistiques estime que 17,5 pour cent sur les 1,9 million d'enfants sont employés comme domestiques. Plusieurs d'entre eux seraient victimes d'abus.

Dans le cas des filles, cela prend souvent la forme d'agression sexuelle de la part des hommes de la maison. Ironie du sort, ceci peut valoir aux servantes le courroux des épouses.

"Dans beaucoup de cas, la femme va même ébouillanter la fille pour la défigurer complètement en supposant qu'elle veut arracher le mari de la femme", a indiqué Mwirigi Bikuri, responsable du Réseau africain pour la prévention et la protection contre l'abus et la maltraitance des filles (ANPPCAN), dans un entretien avec IPS.

"Les hommes vont, de l'autre côté, exiger d'avoir des relations sexuelles avec les filles lorsque les épouses sont allées au travail. Les hommes vont même prétendre avoir oublié des téléphones à la maison pour y retourner après le départ de leurs épouses afin d'avoir des relations sexuelles avec les filles", a-t-il ajouté. Dans un pays où plus de deux millions de personnes, sur une population d'environ 30 millions d'habitants, sont séropositifs, ce comportement fait courir à plusieurs jeunes filles le risque de contracter le SIDA.

Par ailleurs, les enfants employés comme domestiques sont souvent surchargés de travail et privés de nourriture. La journée de Caroline Ajuma, âgée de 13 ans, commence, par exemple, à 4h30 mn; elle travaille dans une maison de la Cité Komarock, à la périphérie de Nairobi.

"Je commence par aller chercher de l'eau, par chauffer de l'eau pour le bain de la femme, de son mari, de leurs deux enfants qui vont à l'école et du bébé de trois mois. Je prépare ensuite le petit déjeuner et le repas spécial du bébé avant d'amener les deux enfants plus âgés à l'école", a-t-elle confié à IPS.

Lorsque Ajuma revient, elle prend son petit déjeuner – lave ensuite les plats et s'occupe du bébé. A 16 heures, il est l'heure d'aller ramener les deux autres enfants de l'école.

"Je dois préparer le dîner et m'assurer que les deux enfants revenus de l'école ont fait leur devoir de maison; ensuite j'endors le bébé. Je range (et) je repasse les habits pour le lendemain. Au moment où je vais me coucher, il est minuit", a déclaré Ajuma, qui affirme avoir été battue par son employeur parce qu'elle s'est levée tard.

Comme rémunération du respect d'un emploi du temps qui laisse peu de place à sa propre scolarisation, Ajuma reçoit 6,25 dollars par mois. Cet argent est envoyé à sa grand-mère, qui aux dires d'Ajuma, s'occupe de ses cinq frères et sœurs. Leurs parents sont morts de maladies liées au SIDA il y a environ cinq ans.

Les dégâts causés par le VIH et la pauvreté sont au cœur de ce qui amène des enfants comme Ajuma à travailler.

"Plus de la moitié des enfants au Kenya, soit 8,6 millions sur un total de 16 millions, vivent en dessous du seuil de pauvreté. Dans de telles conditions, les parents obligent leurs enfants à travailler, y compris dans le secteur des travaux de ménage domestique pour apporter un complément aux revenus de la famille", explique Basigwa.

"Le VIH/SIDA, qui a rendu orphelins plusieurs enfants et donné naissance à des ménages dirigés par des enfants, est également à blâmer", ajoute-t-elle.

L'emploi des enfants en tant que domestiques aurait lieu aussi bien dans les régions rurales que dans les zones urbaines. On craint que les agents, qui recrutent les enfants pour le service domestique, ne les vendent comme prostituées – ou ne les poussent dans des situations d'esclavage, où les enfants sont obligés de travailler gratuitement.

Bikuri a pris le gouvernement à partie pour ses efforts visant à combattre l'abus des enfants domestiques, affirmant qu'il n'y a simplement pas suffisamment d'agents sur le terrain pour résoudre les problèmes.

"Par exemple, le bureau de crise pour les enfants, se trouve seulement à Nairobi. Il faut que ces services soient décentralisés aux divisions et au niveau de la communauté où les gens peuvent aller signaler des cas de sévices infligés aux enfants", souligne-t-il. Le bureau de crise a été créé en 2000, mais il dispose d'une seule ligne téléphonique qui peut être utilisée pour signaler des cas de maltraitance des enfants. Basigwa réfute toutefois cette récrimination.

"La mise en place du bureau est, en elle-même, une preuve de la volonté du gouvernement. Le gouvernement est à court de ressources, mais il essaie", dit-elle.

"Il est temps que nous arrêtions de pointer un doigt accusateur vers le gouvernement. Les Kenyans eux-mêmes sont responsables du travail d'enfants mineurs et de leur maltraitance au mépris de la loi. Pourquoi le public ne fait-il pas ce qui lui incombe pour le respect de la loi?".

Un voisin, qui ne signale pas un cas suspect de maltraitance d'enfant, peut également être réticent à rapporter le manque de fréquentation de l'école de la part des domestiques.

Toutefois, Bikiru soutient que le fait de rendre obligatoire l'école est une partie essentielle des efforts pour réduire le travail des enfants mineurs – et la maltraitance des enfants domestiques.

"En l'absence de politiques et de lois pour s'attaquer à la question du maintien des enfants à l'école, et obliger les parents et tuteurs à amener les enfants à l'école, nous ne serons pas en mesure de régler le problème des enfants travailleurs au Kenya", souligne-t-il.