POLITIQUE: Les Rwandais s'attachent à la Francophoniemalgré des relations tendues avec la France – Analyse

KIGALI, 9 sep (IPS) – Les rapports entre le Rwanda et la France évoluent en dents de scie depuis 1994 à cause des liens manifestes de Paris avec l'ancien régime hutu qui avait préparé le génocide de 1994 dans ce pays des Grands Lacs.

Les autorités françaises semblent n'avoir pas toujours digéré la prise au pouvoir à Kigali de l'ex-rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) dominée par d'anciens exilés tutsi en Ouganda, qui sont des anglophones. D'autant que depuis juillet 1994, le Rwanda, qui a toujours été francophone depuis son indépendance en 1962, a désormais consacré le bilinguisme – anglais-français – dans les textes comme dans la pratique quotidienne. Alors que l'ancien régime du président Juvénal Habyarimana se voulait fidèle allié de Paris et chantre de la francophonie, le nouveau pouvoir issu de l'ex-rébellion FPR noue et privilégie ses relations avec le monde anglophone.

Le gouvernement rwandais a décidé, le 30 juillet, de créer une commission spéciale d'enquête qui doit établir les responsabilités de la France durant le génocide rwandais de 1994 – qui a fait plus de 800.000 morts parmi les Tutsi et les Hutu modérés.

La France, dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères, rendu public trois jours plus tard, déclarait simplement "avoir pris acte" de cette décision des autorités rwandaises. Mais pour la majorité des Rwandais, cette décision risque de durcir davantage les rapports avec la France à laquelle ils se sentent toujours attachés, par la pratique du français notamment. La France est accusée par les autorités rwandaises d'avoir entraîné et armé les miliciens génocidaires Interahamwe, et d'avoir protégé, entre juin et juillet 1994, la retraite de l'armée ayant participé au génocide, face à l'avancée des troupes du FPR, sous couvert d'une opération humanitaire baptisée "Turquoise" à l'époque. Les rapports tendus avec la France s'étaient illustrés lors de la commémoration du 10ème anniversaire du génocide en avril 2004. La France s'y était fait représenter, aux côtés de dix chefs d'Etat africains et du Premier ministre belge, par son ministre délégué aux Affaires étrangères; ce qui avait été perçu à Kigali comme la manifestation du peu de considération que la France accordait à l'événement. Le discours de circonstance du président rwandais Paul Kagamé n'était pas allé non plus dans le sens de l'apaisement de la tension. Il ne s'était pas gêné pour traiter les Français de "criminels qui refusent de reconnaître leur rôle dans le génocide et de demander pardon".

Un mois avant cette commémoration, le quotidien français 'Le Monde' avait révélé les extraits d'une enquête judiciaire qui mettait en cause Kagamé et le FPR dans l'attentat du 6 avril 1994 à Kigali, la veille du génocide, contre l'avion du président Habyarimana, qui avait déclenché les massacres. Des allégations qui ont été vivement rejetées par les dirigeants rwandais.

La création de la future commission d'enquête apparaît ainsi comme un nouvel épisode dans la série d'invectives réciproques auxquelles semblent se livrer Paris et Kigali, la capitale rwandaise. "C'est un peu comme une femme qui affiche sa détermination de divorcer, sans le vouloir sincèrement", ironise Valérie Gatabazi, de l'organisation non gouvernementale (ONG) féminine 'Duterimbere' (qui signifie 'Allons de l'avant' en kinyarwanda).

Car, de divorce, il n'en est pas encore question sérieusement entre la France et le Rwanda, en dépit des apparences. Après le kinyarwanda, langue commune à tous les Rwandais, utilisée dans l'administration et l'enseignement primaire, vient le français, comme deuxième langue de communication, parlée couramment par huit pour cent des Rwandais, et l'anglais par trois pour cent seulement, selon des statistiques officielles.

Plus de 95 pour cent des 350 écoles secondaires du pays enseignent en français, mais toujours avec une section anglophone à côté de la section francophone, ou avec des programmes intensifs d'anglais. Tout candidat à l'université doit impérativement apprendre l'anglais et le français, langues d'enseignement universitaire à part égale. Tous les ministres ainsi que les cadres de l'administration publique ont l'obligation de pratiquer ces deux langues. Même Paul Kagamé se serait mis à apprendre le français depuis quelques années, lui dont l'épouse, Jeannette Kagamé, qui a vécu une partie de sa vie au Burundi, est une parfaite francophone.

Au plan de la coopération bilatérale, le Rwanda vient encore en tête des pays des Grands Lacs bénéficiaires de l'aide française. "L'ensemble de l'enveloppe de l'aide allouée au Rwanda par la France en 2003 est largement supérieure à celle qu'a reçue la République démocratique du Congo ou le Burundi réunis, par exemple", a indiqué à IPS, sous anonymat, un diplomate de l'ambassade de France à Kigali.

En juillet 1994, la France a été le premier pays occidental à rouvrir son ambassade à Kigali, au lendemain de la guerre. Et c'est tout naturellement que le très anglophone président Kagamé a assisté, à Paris, au 22ème sommet France-Afrique, en février 2003. Aussi pour de nombreux francophones rwandais, leur pays a intérêt à ne pas trop surenchérir dans cette brouille franco-rwandaise. "La France est une grande puissance, et on a intérêt à ne pas trop l'agacer", affirme Gédéon Habimana, de l'Alliance rwandaise pour la défense des droits de l'Homme (ARDHO), une ONG locale.

Aujourd'hui, tout le monde attend la mise en place effective, sans doute avant la fin de l'année, de cette commission d'enquête dont on dit qu'elle sera constituée de "personnalités indépendantes". On attend notamment son premier rapport. Mais en France, comme ailleurs en Europe, beaucoup d'observateurs doutent de l'indépendance des membres de la commission.

"La commission n'aura vraiment pas du pain sur la planche du fait que la responsabilité de la France dans le génocide de 1994 relève de l'évidence même. Il sera simplement question d'en établir des preuves claires et précises", commente Julien Kayitaba, fonctionnaire au ministère rwandais de la Jeunesse, des Sports et de la Culture.