POLITIQUE-RD CONGO: La problématique banyamulenge dans la province duSud-Kivu – Analyse

KINSHASA, 21 juin (IPS) – Les événements, qui secouent actuellement Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, et plus globalement, toute la province, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), mettent sous les projecteurs de l'actualité, la problématique des populations tutsi habitant cette partie du pays.

Fortement médiatisées sous le nom de Banyamulenge, ces populations tutsi du Congo sont estimées à près de 400.000 âmes. Elles vivent sur les hauts plateaux de Mulenge (d'où l'appellation de Banyamulenge qui signifie ressortissants de Mulenge), dans le sud de la province du Sud-Kivu, non loin du lac Tanganyika.

Partie prenante des deux grandes confrontations armées qui ont essentiellement opposé le Congo et le Rwanda, les Banyamulenge sont plus victimes d'une instrumentalisation de la part de certains de leurs leaders politiques, proches du pouvoir rwandais qu'ils ne sont réellement acteurs dans l'aventure guerrière, affirment des analystes politiques à Kinshasa, la capitale congolaise. "Nous sommes des Tutsi mais Congolais. Et comme tous les Congolais, nous avons appris par les radios internationales, en 1996, que nous nous étions révoltés contre le gouvernement central pour une question de nationalité", explique Théoneste Nzabandora, fonctionnaire à Goma, province du Nord-Kivu.

"Les circonstances sont telles que les compatriotes congolais ont des difficultés à nous croire, mais c'est cela la vérité". Les Tutsi-Banyamulenge ont effectivement du mal à convaincre de leur bonne foi, d'abord du fait qu'ils sont Tutsi comme ceux qui, à partir du Rwanda, ont, par deux fois, agressé le Congo, en 1996 et 1998. Ensuite, parce qu'ils n'arrivent pas à se démarquer de la tutelle rwandaise; et enfin, parce qu'il a été découvert, à plusieurs reprises, des caches d'armes dans les résidences de plusieurs de leurs leaders politiques ces derniers mois, à Bukavu. Au début du mois de juin, alors que le colonel Jules Mutebusi fait crépiter les armes à Bukavu pour une raison que personne n'arrive à comprendre, à Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu, les autres communautés font vite le lien entre ce qui se passe et la poursuite de l'aventure guerrière rwandaise au Congo. "Les Banyamulenge sont des Rwandais d'origine, cela est indéniable", déclare Julienne Mutabesha, originaire de Bukavu mais vendeuse au marché de Goma. "Mais pourquoi doivent-ils attaquer leur propre pays pour une raison de nationalité?", demande-t-elle. Anicet Mobé, un chercheur congolais établi en Belgique, a expliqué sur une radio européenne, dimanche (20 juin), qu'il existait en RDC, depuis longtemps, des populations lunda d'origine angolaise, mais qu'elles n'ont jamais pris les armes avec l'aide de l'Angola pour attaquer le Congo, leur pays d'accueil. Depuis le génocide de 1994 contre les populations tutsi, au Rwanda, les Tutsi-Banyamulenge vivent, au quotidien, une marginalisation de la part des autres communautés, craignant à tout moment, à tort ou à raison, de subir une subite animosité de leurs compatriotes congolais. Une animosité qui pourrait prendre une envergure de l'ampleur des massacres au Rwanda. Ce complexe de persécution pourrait expliquer en partie le comportement des militaires insurgés si jamais il était confirmé qu'il y avait eu des massacres ciblés de l'armée régulière contre les membres de la communauté banyamulenge. Mais, au vu des résultats des enquêtes de différentes organisations – comme Human Rights Watch et la MONUC – rejetant l'occurrence des massacres ciblés, il n'est pas impossible que les initiateurs de l'insurrection aient joué sur ce risque pour s'attirer la compassion et la sympathie de la communauté internationale, cachant ainsi les véritables objectifs de leur action qui, selon certains observateurs, profiterait au Rwanda.

Dans la capitale de la province du Nord-Kivu, les gens ont toujours en mémoire les déclarations de Pasteur Bizimungu, l'ancien président hutu du Rwanda de l'après-génocide (aujourd'hui en prison pour des raisons politiques) sur la nécessité de la convocation d'une conférence de Berlin II afin de rétablir le Rwanda dans ses prétendues anciennes dépendances pré-coloniales autour du lac Kivu. C'était au plus fort de la première guerre du Congo avec Laurent Désilé Kabila, en 1996. Selon Bizimungu, les villes de Goma et de Bukavu appartenaient à l'ancien royaume du Rwanda et il était tout à fait normal que tout le territoire autour du Lac Kivu reviennent au Rwanda. "Nous constatons simplement qu'à l'époque, les Banyamulenge, qui avaient pris fait et cause pour le Rwanda, ne s'étaient pas manifestés en tant que Congolais ni n'avaient pas protesté", ajoute Mutabesha.

Sur le plan juridique, il se pose effectivement un problème de reconnaissance de la nationalité pour les populations banyamulenge qui, selon de nombreux ressortissants du Sud-Kivu, n'auraient immigré, du Rwanda sur les hauteurs de Mulenge, que dans les années 1940 alors que la loi congolaise ne reconnaît la nationalité congolaise "qu'à des descendants des tribus dûment recensées sur le territoire de la République démocratique du Congo dans ses limites géographiques tracées lors de la conférence de Berlin de 1885". En revanche, les Banyamulenge clament, pour leur part, qu'ils habitent les montagnes de Mulenge, dans le Sud-Kivu, depuis au moins deux siècles. Par ailleurs, en 1970, Barthélemy Bisengimana, alors directeur de cabinet du président Mobutu, de souche rwandaise, avait réussi à obtenir la nationalité collective – par un décret présidentiel – à tous les ressortissants du Rwanda pour peu qu'ils aient été présents sur le sol congolais lors de la proclamation de l'indépendance, en 1960. Deux années plus tard, en 1972, le parlement congolais réhabilité, a jugé frauduleuses les conditions dans lesquelles cette nationalité collective avait été octroyée et en avait déchu tous les bénéficiaires, les re-soumettant à des demandes individuelles de la nationalité. Les choses en sont là aujourd'hui. La nationalité congolaise des Banyamulenge, comme celle de toutes les autres populations de souche rwandaise, est donc juridiquement contestée jusqu'à nouvel ordre.

Le nouvel ordre commençait justement à se préciser lentement avec le processus de paix difficilement négocié en 2003 à Sun City, en Afrique du Sud. En effet, si, aujourd'hui, Azarias Ruberwa, issu de la communauté banyamulenge, est vice-président de la transition congolaise et réside à Kinshasa, c'est bien par le fait de cet accord de Sun City. Et c'est pour cette raison que Félix Ntagaho, un membre de la communauté banyamulenge, réfugié fraîchement au Burundi, sur le site de Chibitoke, dénonce l'insurrection actuelle du colonel Mutebusi à Bukavu : "Jules Mutebusi est la cause de nos malheurs en disant qu'il agit au nom des Banyamulenge", a déclaré Ntagaho sur Radio Okapi, la radio de la MONUC (Mission d'observation des Nations Unies au Congo). "Nous avons un vice-président, des généraux et nous risquons de tout perdre à cause de cet homme qui se bat pour ses propres intérêts et ceux du Rwanda", se lamente-t-il.