MEDIAS-TOGO: Polémique autour du rapport de RSF sur l'état de la libertéde presse

LOME, 10 mai (IPS) – "Le Togo ne se sent pas concerné par ce rapport de Reporters sans frontières car nous avons largement dépassé cette situation", a déclaré Pitang Tchalla, ministre togolais de la Communication, dans son discours lors de la commémoration de la Journée internationale de la liberté de la presse (3 mai).

Tchalla ajoute qu'aujourd'hui, la liberté, et notamment celle de la presse, est une "réalité palpable" au Togo. "La preuve, il n'y a aucun journaliste en prison et tous les journalistes exercent librement leur profession au Togo", soutient-il, réagissant au dernier rapport de l'organisation non gouvernementale de défense de la liberté de presse, Reporters sans frontières (RSF) basée en France. RSF affirme, dans son rapport, que le président du Togo et son gouvernement continuent de s'en prendre à la presse indépendante ou d'opposition. "Le doyen des chefs d'Etat africains, Gnassingbé Eyadéma, a toujours des relations difficiles avec la presse de son pays", ajoute RSF dans son rapport sur l'état de la presse au Togo en 2003, rendu public le lundi (3 mai). En juin 2003, deux journalistes, Dimas Dzikodo et Colombo Kpakpabia, ont été brutalisés au cours d'interrogatoires musclés. Dzikodo avait le pied gauche bandé au cours leur procès, en juillet 2003. La police les avait accusés de publication de fausses nouvelles, pour avoir diffusé sur Internet des photos de personnes accidentées de la route, présentées comme des victimes de la répression policière.

Toujours selon RSF, "la presse publique est toujours strictement encadrée par le pouvoir" au Togo. Une affirmation que le ministre de la Communication récuse, indiquant que la réalité de la liberté de presse au Togo "est malheureusement méconnue". "Cette liberté est là, à travers le foisonnement des journaux privés ou publics, des radios et télévisions privées ou publiques", affirme Tchalla dans son discours. Mais l'affirmation du ministre n'est pas non plus partagée par Daniel Lawson-Drackey, éditorialiste à la radio privée 'Nana FM' à Lomé, la capitale, et ancien secrétaire général de l'Union des journalistes indépendants du Togo (UJIT). "Clamer sur tous les toits qu'il y a plus de 200 journaux, plus de 50 radios et plus de cinq télés privées au Togo et conclure rapidement qu'il y a la liberté d'expression dans ce pays, est une simple vue de l'esprit", déclare Lawson-Drackey à IPS. Il estime que le cadre juridique de la presse au Togo suffit pour dire que la liberté de presse est une réalité. Selon Lawson-Drackey, "Les restrictions de nature socio-politique et juridique affectent la liberté de la presse au Togo". La liberté d'expression est garantie par la constitution du Togo, mais le Code de la presse et de la communication, qui est une loi adoptée en 2002 par le parlement togolais, est jugée liberticide par les journalistes.

Cette loi, qui est en voie de révision, impose des peines d'emprisonnement et des amendes pour tout journaliste jugé coupable de diffamation envers les autorités militaires ou gouvernementales. Par exemple, RSF affirme que le président Eyadéma "n'hésite pas à convoquer, à la présidence, pour les sermonner, des journalistes qui, quant à eux, n'hésitent pas à publier des informations particulièrement virulentes envers sa famille, quittes parfois à prendre certaines libertés avec l'éthique et la déontologie professionnelles". RSF donne l'exemple de la radio privée Tropik FM, à Lomé, qui avait été accusée par le président de la République de permettre à l'opposition d'insulter le régime. "Albert Biki Tchékin, directeur de Tropik, avait été convoqué à Lomé 2 (résidence du chef de l'Etat) pour être interrogé et sermonné", écrit RSF dans son rapport. "Le 15 mars 2003, la radio privée Tropik FM, fermée depuis le 28 février, reprend ses émissions, sur autorisation de la Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication (HAAC). Le président de la HAAC demande cependant à la station de "prendre des dispositions pour éviter à l'avenir les dérapages qui ont motivé cette sanction. La direction de la radio a modifié l'émission incriminée, 'Forum civique et politique', qui donnait la parole à l'opposition", rappelle RSF. Selon Francis Pédro Amunzou, président de l'Observatoire togolais des médias (OTM) – instance d'autorégulation des médias au Togo -, la plupart des médias ont indisposé le public ces derniers mois à travers des écrits et des émissions outrageants. "Au Togo, les journalistes font de la diffusion de fausses informations leur sport favori", souligne-t-il à IPS, ajoutant que la "corruption est érigée en règle au sein de la presse au Togo".

"La fermeture de la radio Tropik FM a été dénoncée par les journalistes qui ont protesté à travers des communiqués et des articles de presse", rappelle à IPS, Abass Issaka, chargé des questions d'organisation à l'UJIT.

"Mais, nous essayons, dans la mesure de nos possibilités, d'amener nos confrères au respect de l'éthique et de la déontologie, et nous ne cessons d'organiser des séminaires de formation en ce sens". Le ministre de la Communication a indiqué, dans son discours du 3 mai, qu'il laissait les "journalistes eux-mêmes réagir par rapport au contenu du rapport de RSF…", laissant planer le doute sur la fiabilité de ce rapport. "Moi, je pense que ces organisations au rang desquelles RSF, ne font pas objectivement leur travail", affirme Justine Pito, étudiante en sociologie à l'Université de Lomé, qui s'exprime en tant que membre de la société civile. "Je prends l'exemple du faux communiqué de RSF sur le journaliste Innocent Sossou qui serait menacé de mort alors que l'intéressé affirme qu'il circule librement à Lomé", dit-elle à IPS.

Sossou, journaliste à l'hebdomadaire togolais, 'Le Carrefour', aurait affirmé, lui-même, à RSF avoir été menacé de mort, le 22 avril 2004, suite à la publication d'un article intitulé "Le RPT à l'épreuve du réel : A Bruxelles, le régime Eyadéma a capitulé". RSF avait alors publié, dès le 23 avril, un communiqué pour s'inquiéter de sa situation. (Le RPT est le Rassemblement du peuple togolais, le parti au pouvoir).

Le 26 avril, Sossou publie un démenti dans lequel il déclare n'avoir jamais dit à RSF qu'il était menacé. "Le communiqué de RSF est un montage politique…", ajoute Sossou, estimant qu'il ne reflète pas sa situation actuelle. Il écrit notamment que "…les propos tenus par RSF sont sans fondement et que je n'ai jamais été menacé de mort; pour preuve, depuis le 22 avril 2004, je vis librement et vaque à mes activités quotidiennes comme par le passé". Mais John Zodzi, correspondant de Reporters sans frontières au Togo, se dit surpris par l'attitude de Sossou. "Il m'a harcelé jusqu'à ce que je fasse signe à mes patrons à Paris et ces derniers l'ont appelé au téléphone; il a confirmé être menacé", a expliqué Zodzi à IPS. Pour Roger Kolani, informaticien dans la capitale togolaise, l'objectif du journaliste Sossou est de décrédibiliser RSF afin de faire croire que les rapports de l'organisation sont sans fondement. Sossou "pourrait chercher à discréditer RSF en donnant des arguments au gouvernement togolais pour démontrer que RSF n'est pas une organisation sérieuse; ce sont ces genres de comportements que nous dénonçons, le journalisme d'affaire qui permet à nos confrères de se remplir les poches", indique à IPS, Issaka de l'UJIT.

Dzikodo, directeur de l'hebdomadaire togolais 'Forum de la semaine', ne partage pas entièrement cet avis : "Je ne pense pas que son objectif au départ soit de décrédibiliser RSF, mais il a dû céder, en fait, à la pression des autorités". Présentement, Sossou est injoignable à Lomé, il serait hors du Togo. Selon Amunzou, président de l'OTM, son organisation s'est trouvée "perplexe devant la situation créée par Innocent Sossou".