DROITS-SENEGAL: L'accès à la terre est la nouvelle bataille des femmes

DAKAR, 13 avr (IPS) – Les femmes sénégalaises, notamment celles qui vivent en milieu rural, éprouvent encore de multiples difficultés à jouir de leurs droits d'accès à la propriété foncière, malgré leur poids démographique.

Selon Awa Wade, responsable du département "Genre et équité" de l'Union nationale des syndicats autonomes du Sénégal (UNSAS), les femmes sénégalaises représentent moins de 12 pour cent des élues des collectivités locales.

Assurant un rôle prépondérant dans les activités agricoles (maraîchage, horticulture, notamment) où elles constituent près de 70 pour cent de la main d'œuvre, les femmes sénégalaises ne disposent que de moins de 20 pour cent des terres cultivables. La superficie de leurs parcelles varie en fonction de la seule volonté de leurs proches parents (mari, frère, père, etc.).

La femme est exclue de la transmission du foncier et ne dispose que d'un droit indirect qui découle du mariage. De ce fait, la femme rurale ne peut faire valoir l'égalité que lui attribue la loi, de peur de susciter la colère de la société. Selon Jacques Faye, sociologue rural et conseiller technique au Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR), la question du foncier au Sénégal est très complexe et multidimensionnel. "Le rapport au foncier touche à ce qu'il y a de plus profond dans une société, en mettant en jeu les rapports homme-femme au sein de la famille et de la religion", estime Faye.

Certes, la femme sénégalaise peut acheter ou louer une terre de culture, mais en général, elles se heurtent à toutes les difficultés pour accéder à la propriété foncière. Bien que la Loi sur le domaine foncier soit asexuée, la femme rurale est souvent laissée en rade quand il s'agit d'accéder à la terre. Les coutumes et la religion ont toujours réservé une place de choix aux hommes qui continuent ainsi de bénéficier du droit d'exploiter et d'hériter de la terre. Mais de nos jours, les choses commencent à changer, car les femmes manifestent leur réelle volonté d'exploiter la terre, elles aussi. La femme sénégalaise, rurale en particulier, souhaite dépasser le statut de cultivatrice et aspire à devenir une grande productrice, propriétaire terrienne.

Penda Diouf, présidente de l'Association des femmes productrices du delta du fleuve Sénégal, dans la région de Saint-Louis, dans le nord du pays, a dénoncé récemment la marginalisation dont sont victimes les principales actrices du développement à la base, de la part des collectivités locales qui continuent de faire la sourde oreille à leur requête d'attribution de terres de cultures.

"Notre association court le risque de perdre un financement de près de 50 millions de francs CFA (environ 96.154 dollars US) pour défaut d'attribution d'une surface cultivable par le conseil rural", avait-elle déclaré, au cours d'un rassemblement, le mois dernier.

Sur le plan juridique, l'accès à la terre est garanti à tous les citoyens.

Ce principe d'équité, lié à la répartition foncière, est affirmé aussi bien dans la Loi sur le domaine national de 1964 que dans la nouvelle constitution votée en février 2001. L'article 15 de la constitution prévoit "un égal accès des hommes et des femmes à la terre".

La ministre de la Famille, du Développement social et de la Solidarité nationale, Awa Gueye Kebe, est d'avis qu'il faut impliquer les femmes dans le débat sur la loi d'orientation agricole en cours au Sénégal. "Il est temps de traduire en actes concrets le principe de l'égalité d'accès des hommes et des femmes à la terre, tel que garanti par la constitution", souligne-t-elle.

Absa Wade Ngom, coordonnatrice nationale du projet "Genre et développement" pense qu'il faut briser certaines pesanteurs socioculturelles qui font que les femmes n'arrivent pas à obtenir satisfaction parce que les textes ne sont pas toujours appliqués.

Il existe un paradoxe au Sénégal si l'on compare le rôle important que jouent les femmes dans les activités agricoles et leur statut sur le plan foncier. Elles représentent 52 pour cent de la population sénégalaise estimée à 10 millions d'habitants, et environ 60 pour cent d'entre elles vivent en milieu rural.

Dior Diop du Réseau africain pour le soutien de l'entreprenariat féminin (RASEF) estime, de son coté, que des acquis ont été enregistrés, notamment dans la capacité d'organisation des femmes, rendue possible grâce à une large campagne de sensibilisation afin qu'elles puissent mieux prendre en charge leurs préoccupations. Selon elle, ce qui pose surtout problème à l'heure actuelle, c'est le manque d'information et de formation dans certains secteurs d'activité.

Depuis quelques mois, le gouvernement sénégalais travaille sur un projet de réforme foncière communément appelé "Projet de loi d'orientation agricole". Un texte qui vise à fixer un cadre de développement durable par l'activité agricole, à réduire la pauvreté et à assurer la sécurité alimentaire au Sénégal.