MEDIA-RWANDA: L'espace audiovisuel est libéralisé après dix ans d'attente

KIGALI, 16 fév (IPS) – Le gouvernement rwandais a attendu dix ans après le génocide de 1994 pour libéraliser l'espace audiovisuelle et casser le monopole de l'Etat sur les ondes. Les cinq premières radios privées ont été autorisées à émettre depuis début-février.

Trois radios sont exclusivement commerciales : Radio 10, Flash FM et Radio Contact. Une autre est communautaire, appartenant à l'Association pour le développement communautaire (ADECO), basée dans la province orientale de Kibungo. La cinquième radio est un studio école de l'Institut de journalisme de l'Université nationale de Butare, dans le centre du Rwanda. Deux autres projets attendent l'autorisation. Il s'agit de deux radios confessionnelles, l'une de l'église catholique et l'autre de l'église adventiste du 7ème jour. Jusque-là, les auditeurs rwandais ne recevaient les nouvelles nationales que de Radio Rwanda, fondée en 1963. Depuis 1998 cependant, les chaînes internationales, la Voix de l'Amérique, la BBC et la Voix de l'Allemagne, émettent sur FM, les deux premières radios disposant d'une grille hebdomadaire de programme en kinyarwanda, la langue du pays. "Il fallait d'abord mettre sur pied un cadre juridico-institutionnel avant d'autoriser les radios privées à émettre", déclare Privat Rutazibwa, président du Haut conseil de la presse (HCP), comme pour justifier cette libéralisation tardive de l'espace audiovisuel. La loi sur la presse, en gestation depuis 1996, n'a abouti qu'en juillet 2002, abrogeant celle de 1991, jugée plus répressive et inadéquate. De même, le Haut conseil de la presse, organe de régulation, chargé, entre autres, d'examiner et de donner un avis sur les demandes d'autorisation des médias, a été mis en place seulement en février 2003. La réticence à libéraliser les ondes tiendrait plutôt du souci de prévenir les dérives des médias, au regard de l'expérience malheureuse de la presse privée durant la préparation et l'exécution du génocide en 1994. Les 25 journalistes emprisonnés actuellement au Rwanda sont poursuivis pour participation au génocide. On se souvient encore de la terrible "Radio télévision libre de Mille collines (RTLM)" appelant au massacre non seulement des populations civiles, mais également des confrères qui avaient refusé d'adhérer à l'idéologie d'extermination. Au total 49 journalistes font ainsi partie du million de victimes du génocide. Le peu d'empressement du gouvernement rwandais à autoriser des radios privées trouverait sa justification dans la crainte de voir réapparaître une nouvelle radio prêchant la haine et la division. Les appels incessants à bannir tout propos à caractère "divisionniste" ou "ethnique", ne sauraient constituer des garde-fous suffisants aux yeux du pouvoir. Mais, cette "psychose des médias de la haine" ouvre la voie à différentes formes de musellement de la presse. "Se fondant sur l'expérience des médias de la haine, le pouvoir garde une mainmise sur l'information nationale diffusée par la radio", explique Fedinand Murara, journaliste au bimensuel catholique 'Kinyamateka'. La presse privée n'était donc constituée que de journaux depuis dix ans.

Pourtant, la population rwandaise baigne dans une culture essentiellement orale, en plus d'être illettrée à 68 pour cent et rurale à 90 pour cent.

"Même les intellectuels lisent peu en dehors des manuels directement liés à leur travail", indique Béatrice Mukayiranga, sociologue à l'Université libre de Kigali, la capitale rwandaise. La vingtaine de titres de la presse privée rwandaise a également du mal à défendre son indépendance malgré les assurances que donne la nouvelle loi sur les médias. Les articles 10 et 11 de la loi énoncent clairement que "la presse est libre" et que "la censure de la presse est interdite". Cependant, l'organisation de défense de la liberté de la presse, Reporters sans frontières (RSF), place le Rwanda à la 112ème place sur son échelle des pays où règne cette liberté. "L'autocensure reste une pratique courante au sein de la presse locale, publique comme privée", lit-on dans le rapport 2003 de RSF sur l'état de la liberté de la presse dans ce pays des Grands Lacs. Ces accusations sont rejetées par le gouvernement. "Il n'y a actuellement au Rwanda aucun journaliste qui soit emprisonné, agressé ou tué à cause de ses écrits", déclare le nouveau ministre de l'Information, Laurent Nkusi. Toutefois, l'hebdomadaire privé, 'Umuseso', est victime de saisie et voit ses journalistes interpellés régulièrement depuis sa création en 2000. On lui reproche une liberté de ton frisant l'insolence. Le journal, très populaire, vendu à plus de 6.000 exemplaires, ne craint jamais de dénoncer les malversations financières et les injustices commises par certaines hautes personnalités du pays. "Les véritables freins à la liberté de presse au Rwanda sont ailleurs : dans le manque de professionnalisme de beaucoup de journalistes et dans la faiblesse des moyens financiers des organes de presse", souligne Marie-Immaculée Ingabire, présidente de l'Association rwandaise des journalistes. La plupart des journalistes actuels n'ont reçu, en effet, aucune formation professionnelle, ils ont parfois à peine le niveau de la classe de première du cours secondaire. Les vieux routiers de la profession, peu nombreux, sont soit rentrés en 1994 des pays d'exil où ils exerçaient, soit proviennent de l'ancien maquis du Front patriotique du Rwanda (FPR), actuellement au pouvoir, où ils servaient dans les organes de propagande. Conséquence : les journaux privés privilégient des informations sensationnelles, proches des rumeurs, et de simples commentaires tiennent lieu d'analyses. De manière générale, les informations diffusées sont mal maîtrisées, faute de pouvoir les vérifier toutes. Le manque de moyens demeure l'obstacle majeur. Le tirage de la plupart des journaux privés varie entre 1.000 et 2.000 exemplaires. Ils ne peuvent pas non plus compter sur le marché de la publicité, les annonceurs se faisant rares ou sont de "mauvais payeurs". Les nouvelles radios sont, elles, mieux loties. Elles sont financées par des hommes d'affaires de la place, ou par des associations ou des institutions qui n'ont pas de problèmes d'argent. Mais, il leur faudra trouver des animateurs professionnels.