SANTE-BURKINA FASO: Des statistiques alarmantes sur l'avortementclandestin à Ouagadougou

OUAGADOUGOU, 9 fév (IPS) – Quelque 8.000 avortements clandestins sont pratiqués par an à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, selon une étude réalisée par l'Unité d'étude et de recherche démographique (UERD).

Selon les résultats de l'étude, publiés récemment, ces avortements sont pratiqués par des agents de santé à hauteur de 61 pour cent, alors que 26 pour cent sont provoqués par les femmes elles-mêmes et 13 pour cent sont l'œuvre de tradi-thérapeutes. "En choisissant de braver ces difficultés pour explorer un sujet aussi délicat que tabou, l'UERD voudrait à sa façon contribuer, en tant qu'institution nationale de recherche, à asseoir les éléments d'une politique efficace en faveur de la santé en général et la santé de la reproduction en particulier, ainsi qu'à éclairer le processus de prise de décision", déclare Georges Guiella, chercheur démographe à l'UERD. Environ 60 pour cent de ces avortements sont suivis d'effets négatifs, selon l'étude qui révèle en outre que les conséquences touchent 33 des femmes qui finissent dans un centre de santé de la ville. Environ 5 pour cent des candidates à l'avortement meurent chaque année des complications. Le ministère burkinabè de la Santé indique que 24 à 28 pour cent des décès maternels hospitaliers sont liés à l'avortement. Selon Guiella, l'étude a été suscitée par des recherches de l'UERD en santé de la reproduction, qui ont révélé l'existence de certaines pratiques de l'avortement. Des femmes avaient déclaré, en effet, qu'elles avaient déjà eu à provoquer leurs menstruations. Les avortements se font avec de fortes doses de médicaments usuels, des injections et par curetage. Un avortement sur trois se fait par curetage, précise l'étude.

"L'avortement provoqué est paradoxalement à la fois condamné et fortement pratiqué à Ouagadougou aujourd'hui", souligne le rapport de l'UERD, indiquant que 60 pour cent des victimes sont âgées de 15 à 19 ans.

"Le sexe reste un sujet tabou à la maison et lorsque cette tranche d'âge va pour un planning familial, on les regarde avec désapprobation", constate Guiella.

Depuis cinq ans, le gouvernement du Burkina Faso a lancé un programme pilote de soins après avortement à l'hôpital Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou. Ce programme, qui comprend une prise en charge intégrée des complications de l'avortement, permet d'évacuer le contenu de l'utérus par l'aspiration manuelle intra-utérine.

Les femmes soignées reçoivent ensuite des conseils en matière de santé de la reproduction. Le programme a permis de former des agents de santé dans les principales maternités de la capitale. Les autorités comptent introduire ces soins dans le programme de santé national suite aux succès enregistrés par le programme pilote qui a permis de réduire la gravité des conséquences sur la santé des femmes.

Selon le professeur Jean Lankoandé, gynécologue à l'hôpital Yalgado Ouedraogo, à Ouagadougou, les conséquences les plus fréquentes rencontrées suite à ces avortements sont : l'hémorragie qui est la première cause de décès; l'infection due à l'utilisation d'un instrument agressif; les maladies du rein et du foie causées par des substances abortives toxiques. Des troubles de menstruations et des problèmes d'infertilité sont également signalés ainsi que des grossesses extra-utérines dans les périodes post avortement. "Il faut sensibiliser, aller dans les communautés et parler de l'avortement", suggère Lankoandé.

Cela permet de sauver des vies humaines car en écartant la culpabilisation des femmes, elles se confient pour mieux comprendre le phénomène, explique-t-il. "Chaque fois qu'il y a un cas d'avortement provoqué, c'est un échec de la planification familiale", ajoute-t-il.

Malgré l'introduction de la planification familiale concomitamment avec l'adoption, en 1986, de la politique de population du pays, seule 27 pour cent des femmes de Ouagadougou utilisent la méthode contraceptive.

Seulement 8 pour cent des femmes en âge de procréer utilisent des contraceptifs sur le plan national.

"Le problème de l'éducation sexuelle reste entier. Au niveau familial, les parents éprouvent des difficultés à parler de sexualité avec leurs filles.

Ensuite, les femmes, qui n'ont pas reçu cette éducation, évitent souvent de parler du sexe avec leurs enfants", indique Léa Zongo, présidente de l'association 'Pugsada' qui s'occupe de jeunes filles en difficulté.

Zongo estime que l'autre cause des avortements est économique. Les filles tombent souvent enceintes de jeunes gens sans emploi et quelque fois du même âge qu'elles.

"Mais, nous recevons souvent des filles qui sont obligées de pratiquer l'avortement clandestin parce qu'elles sont enceintes de personnes mariées qui leur demandent d'avorter car ils n'aimeraient pas reconnaître l'enfant qui va naître de cette union", ajoute-t-elle.

Selon Zongo, les filles reçues par son association sont souvent des lycéennes qui déclarent qu'elles hésitent à utiliser des contraceptifs ou à exiger le préservatif soit par amour pour le partenaire, soit par besoin d'argent.

"Dans nos causeries, nous nous rendons compte que beaucoup de filles ne fréquentent pas les services de santé maternelle car elles ont peur d'y rencontrer un parent. Or c'est un mal nécessaire si on veut tenir compte du comportement des parents", explique-t-elle.

L'association 'Pugsada' entre en contact avec les parents de l'adolescent ou l'adulte responsable de la grossesse, et suit la jeune fille jusqu'à terme.

Grâce au soutien de l'organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam, 'Pugsada' organise chaque année des ateliers au cours desquels parents, filles et garçons sont initiés au dialogue en famille sur les questions de sexualité. Ensuite, des parents ont contacté l'association pour former leurs enfants pendant les vacances de l'année écoulée. Mais l'inquiétude des autorités va au-delà de l'avortement, car les grossesses non désirées sont le résultat de rapports non protégés qui font craindre une recrudescence de l'infection du VIH/SIDA.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le taux de prévalence du VIH/SIDA au Burkina Faso est tombé à 6,5 pour cent en 2003 contre 7,19 pour cent depuis 1997.