POPULATION-AFRIQUE: Des citoyens dénoncent les entraves à leurs droitsdans l'espace CEDEAO

LOME, 3 fév (IPS) – Les citoyens de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) se plaignent d'être quotidiennement victimes d'atteintes répétées à la législation communautaire tant aux frontières qu'à l'intérieur des Etats.

Ils dénoncent les entraves à la libre circulation des personnes et à leur droit de résidence dans l'espace communautaire. Ce droit, défini par le traité de la CEDEAO, reste toujours difficile à être appliqué, selon eux.

Miléna Sékou, commerçante togolaise, se dit déçue par ce qui se passe aux différents postes frontières. "On dit tout le temps que nous sommes citoyens d'une même communauté, mais on nous traite comme des étrangers", se plaint-elle. Elle vit dans la ville togolaise d'Aného frontalière avec le Bénin. Mais, parce qu'elle n'a pas de carte d'identité, elle est obligée, à chaque traversée de la frontière Togo-Bénin, de payer 500 francs CFA. "Je trouve que c'est du vol", affirme-t-elle. Koudjo Bléoussi, un homme d'affaires togolais, indique avoir souvent rencontré des problèmes au poste frontière de Sèmè situé entre le Bénin et le Nigeria. "Entre le Togo et le Bénin, on nous respecte, mais au Nigeria, c'est la galère".

Ces problèmes freinent l'application des textes de la communauté. "Nous faisons face à des tracasseries qui nous mettent mal à l'aise", se plaint Kola Adépoju, un Nigérian qui regrette l'existence d'une multitude de postes de contrôle sur les routes. "Et il suffit d'avoir une immatriculation du Nigeria pour faire l'objet de toutes les tracasseries", dit-il. Il confie avoir rencontré beaucoup de difficultés pour s'installer au Togo et faire des affaires.

Les transporteurs subissent également des raquettes et font face à beaucoup de tracasseries sur les routes. "En dehors de la douane, il faut payer à chaque poste de contrôle sur la route 1.000 FCFA, 2.000 FCFA, voire 3.000 FCFA", avoue Tamina Sanounou, un transporteur béninois.

Un dollar US équivaut à environ 500 FCFA.

Nasi Kaboré, membre de la Fédération internationale des syndicats des transports pour l'Afrique francophone et la région CEDEAO, confirme les tracasseries, affirmant que tout véhicule, qui passe dans chaque pays, doit payer 1.000 FCFA à chaque poste de police et 2.000 FCFA à chaque poste de gendarmerie.

"Pour un véhicule qui quitte un port de la côte pour aller au Sahel, les faux frais peuvent aller jusqu'à 200.000 FCFA et tout cela s'ajoute au prix de la marchandise, répercuté sur le consommateur", explique Kaboré. Cette somme est supérieure lorsque le véhicule est d'immatriculation étrangère, plus élevée pour les Anglophones qui circulent en territoire francophone et vice versa. Les transporteurs sont unanimes à reconnaître que les agents chargés du contrôle routier tirent l'essentiel de leur revenu personnel de la route.

Les entraves à la libre circulation des personnes, au droit de résidence et d'établissement sont dues à la corruption, à un déficit d'information et de formation des agents des services d'immigration et des douanes, ainsi qu'au manque d'information et de sensibilisation des populations sur la réglementation communautaire en vigueur.

"Vingt-quatre ans après l'entrée en vigueur du traité de la CEDEAO, nos efforts ne sont pas encore à la hauteur des attentes légitimes de nos populations", indique Ouattara Fambaré Natchaba, président du parlement togolais. "Quel peut être le sens d'une véritable intégration de notre sous-région sans une libre circulation des personnes, sans un droit de résidence et d'établissement?", demande-t-il.

Conformément au texte portant création de la CEDEAO, les citoyens des Etats membres sont considérés comme des citoyens de la communauté et pour ce faire, chacun des Etats membres devra s'engager à abolir tous les obstacles qui gênent leur libre résidence.

Aux termes du protocole du 29 mai 1979 et des protocoles additionnels de 1985, 1986 et 1990, il est institué la liberté de circulation des personnes et des biens, un droit de résidence et d'établissement au sein de l'espace CEDEAO pour tous les citoyens des pays membres de la communauté. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre aux postes frontières.

Selon Sidia Jatta, un député de la Gambie, la situation est déplorable au niveau du Nigeria. Il révèle avoir dénombré, sur un parcours de 35 kilomètres à l'intérieur du Nigeria à partir de la frontière du Bénin, 25 postes de contrôle. "Par contre, le Ghana, le Togo et le Bénin n'ont qu'un seul poste de contrôle sur la même distance", souligne-t-il.

Les députés du parlement de la CEDEAO se sont réunis à Lomé, au Togo, à la fin de janvier pour discuter de la libre circulation des personnes et du droit de résidence. Les parlementaires ont touché du doigt la réalité lors de leurs déplacements aux frontières entre le Ghana et le Togo, le Togo et le Bénin, et entre le Bénin et le Nigeria.

Les députés de la CEDEAO ont pu constater qu'au Nigeria, la circulation, sans un passeport de la CEDEAO, est assortie de taxe.

Les députés de la l'organisation sous-régionale recommandent que les textes soient traduits dans les faits. Ils ont proposé des actions en faveur de l'information et de la sensibilisation de la population. "Il faudra mettre l'accent sur la sensibilisation des populations", déclare Assan Seibou, premier secrétaire parlementaire de la CEDEAO. Les représentants des citoyens ouest-africains souhaitent l'organisation de patrouilles conjointes le long des frontières communes, la création d'un observatoire dont la mission sera de faire un inventaire périodique des pratiques anormales. Le président du parlement de la CEDEAO, Ali Nouhoum Diallo, appelle les différents gouvernements à recenser objectivement les difficultés réelles auxquelles ils sont confrontés dans l'application des traités et conventions régulièrement signés et ratifiés par leurs Etats.