LAGOS, 7 nov. (IPS) – Des groupes de défense des droits au Nigeria ont réagi avec colère à la décision prise par la Chambre des représentants, la semaine dernière, de rejeter un projet de loi visant à protéger les 60 millions d'enfants du Nigeria.
"C'est vraiment triste que nos législateurs fassent entrer la religion dans un projet de loi qui profiterait à nos enfants", a indiqué un responsable du Réseau africain pour la prévention et la protection contre la maltraitance et la négligence des enfants, basé à Enugu, dans un entretien téléphonique depuis l'est du Nigeria.
Les députés du Nord, à majorité musulmane, ont rejeté le projet de loi, affirmant qu'il fait la promotion des valeurs étrangères au Nigeria.
"Nous avons rejeté le projet de loi parce qu'il ne prend pas en compte les différentes religions et cultures de la société nigériane. Les populations dans le Nord préfèrent un mariage précoce pour éviter la promiscuité parmi nos filles, mais si vous rendez obligatoire le fait que les filles doivent se marier à 18 ans, vous encouragez l'inconstance", soutient Mohammed Kumalia, leader du Parti All Nigeria Peoples à la Chambre.
Dans le Nord, la fille est généralement donnée en mariage à un âge précoce, habituellement à partir de 11 à 13 ans. Le projet de loi cherche alors à empêcher les parents d'utiliser leurs enfants comme des bras valides pour les travaux agricoles ou de les envoyer seulement dans des écoles coraniques, puisque les enfants ayant en dessous de 18 ans doivent, conformément à la loi, être à l'école au Nigeria.
Kumalia affirme que si le projet de loi est voté, il donnera aux enfants la liberté de désobéir à leurs parents. "Les enfants demanderont maintenant une liberté illimitée. Ils peuvent se plaindre à la police s'ils sont battus. Ceci est purement une culture importée, qui ne peut pas marcher au Nigeria", dit-il.
D'autres, cependant, ne sont pas de cet avis. "C'est démoralisant", estime Toro Oladapo de "Women in Nigeria" (Femmes au Nigeria – WIN), une organisation non gouvernementale basée à Lagos. "Nous pensions depuis toujours que si cette loi était votée, elle allégerait les conditions de vie des enfants nigérians et amènerait le gouvernement à être plus dynamique, mais la réaction que nous avons eue de la Chambre des représentants est très décourageante".
"Elle montre que les députés ne sont pas réellement sensibilisés à la situation de nos enfants. Si le Nigeria ratifie des conventions internationales sur les droits des enfants et que maintenant, nos législateurs font marche arrière, cela en dit long sur ce qui se passe dans notre pays. Cela montre que nous ne croyons pas aux conventions internationales et que nous n'allons pas les appliquer. C'est ridicule", ajoute Oladapo.
Elle dit que les législateurs doivent être instruits sur l'importance du projet de loi. "C'est quelque chose qui est dans l'intérêt de tous les Nigérians", affirme Oladapo.
"Je pense que nous devons retourner pour harmoniser nos points de vue et voir la meilleure façon de faire passer ce projet de loi et de sensibiliser les députés à la nécessité de le voter. Nous n'allons pas abandonner parce que ce projet de loi est très crucial pour le développement du pays. Il est dans l'intérêt de nos enfants et de leur avenir, et pour cela, nous ne pouvons pas simplement croiser les bras et abandonner", poursuit-elle.
Oladapo estime qu'aucune partie du projet de loi ne sera supprimée pour calmer les députés du nord.
"Jusqu'ici, je ne vois aucune clause devant être supprimée. Et je ne vois rien de mal à légiférer sur l'âge du mariage fixé à 18 ans. Après tout, plusieurs risques sanitaires sont associés au mariage précoce; c'est le cas de la FVV qui est courant dans le nord parce que des filles âgées d'à peine dix ans font des enfants, puisqu'elles ont été données en mariage très tôt", affirme-t-elle.
La FVV est la fistule vésiculo-vaginale, une situation dans laquelle des adolescentes mères, certaines âgées d'à peine 11 ans, ont leurs vésicules perforées lorsque l'incision est mal faite par des accoucheuses traditionnelles qui essaient de faciliter le passage du bébé durant le travail. C'est un problème de santé courant dans le nord.
Oladapo demande instamment aux législateurs de mettre de côté la religion.
"Utiliser la religion en ce moment n'aide personne. Cela ne continuera qu'à nous ramener en arrière et je ne pense pas que ce soit dans l'intérêt de notre pays. D'autres pays vont de l'avant, en signant des chartes comme celle-là, au moment où nous la banalisons et introduisons des questions de religion", souligne-t-elle.
John Ndukwuaba, un avocat basé à Lagos déclare : "Les législateurs devraient être éclairés sur les dangers causés par le mariage précoce, l'une des raisons pour lesquelles ils ont rejeté le projet de loi".
"Rejeter un projet de loi aussi important focalise davantage sur nous les critiques de la communauté internationale, puisque pendant que d'autres pays légifèrent sur le développement de leurs enfants qui sont les dirigeants de demain, nous sommes occupés à rejeter une loi qui devrait aider à améliorer le sort de nos enfants. C'est triste", a déclaré Ndukwuaba à IPS.
Pour Aisha Ismail, ministre des Affaires féminines et du Développement des Jeunes, le rejet du projet de loi par les députés constitue un grand recul par rapport aux efforts faits par son ministère pour protéger les droits et le bien-être de l'enfant nigérian.
"Le projet de loi contenait tout ce qui est nécessaire pour s'assurer des soins adéquats aux enfants conformément aux lois appropriées du pays ainsi que la Charte de la convention internationale", souligne-t-elle.
Le Nigeria est signataire de plusieurs conventions internationales sur les droits des enfants, entre autres, la Charte des Nations Unies de 1989 sur les droits de l'enfant, qu'il a ratifiée.
Le projet de loi sur les droits des enfants, qui a été élaboré par le gouvernement, après des consultations avec des spécialistes de droit, des groupes de défense de droits et des organisations de femmes, vise à protéger les enfants contre toutes les formes d'abus, que ce soit de la part des parents, des tuteurs ou des individus.
Les débats sur le projet de loi ont divisé les députés en deux camps, avec le nord musulman qui plaidait contre, tandis que le sud chrétien louait ses mérites.
Le Nigeria, avec une population de 120 millions d'habitants, est divisé en deux parties égales (50/50) entre les musulmans et les chrétiens.

