DEVELOPPEMENT: L'éducation préscolaire intégrée est un espoir pour lesenfants africains

ASMARA, 7 nov. (IPS) – Perçue jusque-là comme un luxe et hors de portée pour les plus pauvres, l'éducation préscolaire revue – dans une approche communautaire – devrait permettre de limiter les pertes à l'école et générer des résultats positifs pour le plus grand nombre d'enfants africains.

L'éducation préscolaire peut également contribuer à un meilleur épanouissement de l'individu grâce à un système prenant en compte tous les aspects du développement de l'enfant. C'est la principale conclusion de la 2ème Conférence internationale sur le développement de la petite enfance, organisée à Asmara, en Erythrée, à la fin-octobre.

La conférence, qui a réuni 25 pays africains et 300 participants (spécialistes de l'éducation, représentants d'organisations non gouvernementales et de gouvernements), a appelé les Etats à "investir sur le développement de la petite enfance" qui, selon elle, "permet d'éveiller très tôt les potentialités cognitives socio-affectives et psychomotrices de l'enfant". A leur tour, ces potentialités permettent à l'enfant d'aborder les apprentissages scolaires avec plus de facilité.

Les pays africains ont été invités à rechercher des modèles appropriés à partir des pratiques de leurs communautés et à les renforcer en matière de pédagogie. "Il ne faut pas qu'on fasse la faute que nous avons faite avec les écoles primaires : prendre un modèle importé sur la base des ressources et des finalités de la métropole coloniale et vouloir reprendre ce modèle à son compte pour généraliser alors qu'on n'a ni les moyens, ni les mêmes réalités, ni les mêmes besoins", avertit Mamadou Ndoye, secrétaire exécutif de l'Association pour le développement de l'éducation en Afrique (ADEA).

L'ADEA, la Banque mondiale et le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) étaient les principaux organisateurs de la rencontre. Les participants porteront leur message aux ministres africains de l'Education à qui ils comptent demander de s'engager à intégrer le développement de la petite enfance dans leur système éducatif lors de leur prochaine réunion prévue en décembre à Dar es Salam, en Tanzanie.

La conférence visait à élever la prise de conscience des gouvernements sur l'importance de l'éducation de la petite enfance, mais en utilisant, cette fois, une approche communautaire et intégrant les éléments multisectoriels comme la santé, la nutrition, la lutte contre la pauvreté en vue de susciter l'adhésion de toutes les couches de la société à l'éducation préscolaire.

Les participants ont reconnu que le modèle traditionnel d'éducation préscolaire était "exclusif" et perçu comme un luxe par la majorité des populations africaines. "L'image de luxe va rester tant qu'on a le modèle classique d'éducation préscolaire avec des écoles maternelles, des écoles préscolaires; il est clair que ce modèle-là n'est même pas à la portée des pays pauvres", selon Ndoye. Les coûts élevés de ce modèle le rendent inaccessible aux couches défavorisées, explique-t-il.

"Les familles et les communautés ont l'habitude d'entretenir les enfants; la question est comment les gouvernements peuvent créer un cadre politique leur permettant de dégager les finalités pour ce type d'éducation, de soutenir des stratégies communautaires, de renforcer les capacités sociales, organisationnelles des communautés et en mettant des ressources à leur disposition pour leur permettre de mener leurs actions", ajoute-t-il.

Bien appliquée, l'école préscolaire pourrait réduire les taux d'abandons et de redoublements scolaires en Afrique qui sont actuellement de 40 et 25 pour cent respectivement, et limiterait la perte des ressources énormes sur le plan financier et humain, estiment les participants.

Or selon la Banque mondiale, moins de 5 pour cent des enfants africains de cinq à six ans ont accès à une éducation préscolaire sur les 130 millions d'enfants de ce groupe d'âge. Ils représentent 20 pour cent de la population en Afrique subsaharienne. Sur 116 millions d'enfants qui n'ont pas accès à l'école dans le monde, 45 millions se trouvent en Afrique.

"Susciter l'égalité des chances est le premier pas et l'éducation peut constituer un levier essentiel pour le nivellement, mais à la seule condition que tous les enfants aient une chance égale pour en profiter", estime Oey Astra Meesook, directeur des ressources humaines à la direction Afrique de la Banque mondiale.

Selon Meessok, la Banque mondiale – qui est le principal bailleur de fonds de l'éducation de la petite enfance – attend des pays africains des projets que son institution est prête à financer car entrant dans le cadre global de la lutte contre la pauvreté. A ce jour, seuls 14 pays africains ont élaboré des projets pour cet objectif depuis l'existence de l'initiative en 1997.

La Banque mondiale a déjà déboursé 1,4 milliard de dollars pour financer des projets d'éducation de la petite enfance à travers le monde entier et l'Afrique n'en a reçu que 125 millions de dollars.

"Des études ont montré que pour le développement intégré de la petite enfance – de zéro à huit ans – les années les plus cruciales sont les premières qui incluent le développement psychologique, émotionnel de l'enfant", souligne Therese Ndong Jatta, secrétaire d'Etat à l'Education de la Gambie.

Selon la ministre gambienne, l'approche "intégrée", qui prend en compte des éléments comme la nutrition, la sécurité alimentaire, l'hygiène et la santé, contribuera à la survie de plusieurs enfants africains, appelle à une action conjuguée de différents ministères qui travaillent à assurer le bien-être de l'enfant.

"C'est en fait une approche qui prend en compte la satisfaction des droits de l'enfant", estime Jatta pour qui "il ne reste plus que le soutien politique des gouvernements africains qui doivent placer le développement de l'enfant au centre des priorités et renforcer ensuite les communautés". Pour Merecygue Ouattara, coordonnateur du réseau africain "Prime enfance", l'école maternelle privilégiée ne s'occupe, dans la plupart des pays francophones, que de l'aspect intellectuel de l'enfant, occultant les autres aspects comme le physique.

"Il faut prendre en compte l'enfant dans sa globalité. Le premier partenaire de l'enfant c'est sa famille qui l'encadre dès ses premiers pas, sa communauté villageoise et même religieuse ensuite; et il y a l'école", explique Ouattara dont le réseau regroupe les pays francophones d'Afrique du centre et de l'ouest.

Selon lui, les structures légères intégrées permettront de prendre en compte les 90 pour cent des enfants abandonnés par l'école maternelle "trop chère" pour les Africains. Dans les pays qui abritent des projets, les signes sont encourageants. Au Kenya, le projet, qui a coûté plus de 27 millions de dollars, a permis de toucher 1,25 million d'enfants sur un objectif de 800.000 depuis 1997. Lancé dans les zones défavorisées, le projet a aussi permis de "sauver" plus de 30.000 enfants grâce à la composante santé et nutrition.

L'Erythrée, pays pauvre, a reçu en 2000 et pour cinq ans, 50 millions de dollars destinés à un projet intégré d'éducation préscolaire en vue de donner une chance aux enfants des couches défavorisées ainsi qu'aux orphelins de guerre – estimés à 90.000. Le projet touchera quelque 560.000 enfants âgés de moins de six ans grâce à la construction d'une centaine de centres pour la petite enfance en zones rurales. Moins d'un pour cent a accès à l'éducation préscolaire et plus de 43 pour cent des enfants âgés de moins de trois ans souffrent de malnutrition, selon le ministère érythréen de la Santé.

L'approche intégrée permet également de prendre en compte les droits des enfants vulnérables et des orphelins du SIDA de plus en plus nombreux. Ces derniers vont atteindre 25 millions en 2010 contre 13 millions aujourd'hui.

Selon l'UNICEF, l'approche intégrée permettra de prendre en compte très tôt le développement de l'enfant, ses droits fondamentaux, et elle met les gouvernements devant leurs responsabilités. "C'est plus durable car touchant le cadre familial. Elle soutient ceux qui ont en charge les enfants, à qui jouent un rôle primordial dans les questions de santé, de nutrition, d'hygiène, ainsi que le développement psychologique et la protection de l'enfant", souligne Patricia Engle, conseiller principal à l'UNICEF pour la petite enfance.

Les pays bénéficiant des financements de la Banque mondiale sont l'Erythrée, l'Ouganda, le Kenya, le Burundi, le Cap Vert, la Guinée, le Lesotho, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Rwanda, le Sénégal et la Tanzanie.