POLITIQUE-CAMEROUN: Le Gouvernement Menace D'Assigner en Justice Une ONG Internationale.

YAOUNDE, 29 sept. (IPS) – Les autorités camerounaises menacent
d'engager des
poursuites judiciaires pour diffamation contre Transparency
International,
une Organisation Non-Gouvernementale (OGN) allemande qui a
récemment publié
un rapport plaçant ce pays de l'Afrique centrale au premier rang
des 85 pays
les plus corrompus au monde.

Le secrétariat général de la présidence de la République du
Cameroun a
diffusé un communiqué le 24 septembre pour dénoncer ce classement
et faire
savoir que le gouvernement se réserve le droit d'engager des
poursuites pour
diffamation.
Le rapport de Transparency International (TI) publié deux jours
plus tôt à
Berlin, capitale de la République Fédérale d'Allemagne, indique
que le
Cameroun est le pays le plus corrompu du monde sur 85 pays cités.
Un communiqué de presse de l'ONG allemande précise qu'il s'agit
d'un
“sondage effectué à partir de plusieurs sondages mettant à
contribution les
nombreuses études d'experts de même que les points de vue du
public en
général quant à l'étendue de la corruption dans plusieurs pays à
travers le
monde”.
Le Cameroun a ainsi réussi le triste exploit d'occuper la première
place,
détrônant le Nigeria, classé champion de la corruption en 1997 sur
52 pays
recensés à l'époque par Transparency International.
De nombreux autres pays n'ont pas été étudiés à cause d'un manque
de données
sûres et disponibles. Le Cameroun doit son titre à la moyenne de
1,4/10
obtenu dans le classement, contre 10/10 pour le Danemark, désigné
comme
étant le pays le plus correct, bien que n'échappant pas dans une
large
mesure à la corruption.
Peter Eigen, le président de TI explique que l'objectif visé est
de
sensibiliser les consciences sur l'urgence qu'il y a à
"s'attaquer au
problème de la corruption qui envahit de nombreux pays".
"Nous espérons que la publication de l'Index incitera les
gouvernements à
lutter contre la corruption dans leurs pays respectifs. Les
faibles notes
attribuées à plusieurs pays dans le nouvel Index ne font
qu'illustrer
combien la corruption est devenue un cancer généralisé. Il faut
que cette
situation change", a-t-il dit.
Les journaux camerounais ont abondamment épilogué sur le rapport
de
Transparency international qui, selon certains, ne fait que
confirmer ce qui
était connu de tout le monde.
" L'enquête de Transparency International vient confirmer une
situation
désastreuse connue de tous. Car au Cameroun, quel que soit le
service
recherché aujourd'hui auprès des responsables, ceux-ci, d'une
manière ou
d'une autre, vous obligent à délier la bourse", a rappelé "
Mutations",
un bihebdomadaire privé paraissant à Yaoundé, dans sa livraison
du 25
septembre.”
"Pour vous faire soigner (même si vous êtes admis aux urgences)
ou même
pour déclarer ou payer vos impôts, vous devez donner de l'argent
en plus",
ajoute le journal.
Pour le "Mess un autre trihebdomadaire indépendant basé à Douala,
le rapport de TI n'est point erroné.
"Dans combien d'autres pays au monde des cadres prêtent-ils leurs
épouses à
leurs patrons ou aux patrons de leur chef pour obtenir de la
promotion ?
Dans combien d'autres paie-t-on 800.000 FCFA, 1 million FCFA pour
passer le
concours d'entrée dans les grandes écoles et pour en avoir le
diplôme de
sortie ?", écrit "Le Messager" qui révèle par ailleurs que le
Cameroun
est l'une des rares nations au monde où les dirigeants peuvent se
permettre
de faire perdre une recette de 300 milliards FCFA à l'économie
parce qu'ils
n'en ont pas reçu une commission de 2%.
"Cameroun Tribune, le quotidien gouvernemental réputé pour ses
positions en
faveur du régime en place, a fait un commentaire alarmiste sur le
rapport de TI.
"Avant la publication du palmarès 1998, le Cameroun avait déjà
occupé
successivement les rangs peu enviables de 10e puis de 6e dans
l'indice des
perceptions de corruption. C'est dire que selon Transparency
International
qui vient de placer le Cameroun en tête, la situation est allée de
mal en
pis. Cela au fond ne surprend pas", indique "Cameroun Tribune".
Le gouvernement camerounais a quant à lui préféré réagir autrement
en
remettant en cause le classement de TI. Il a proféré des menaces
de procès
contre cette institution.
"Depuis quelques années, cette organisation publie de tels
rapports en
mentionnant chaque fois le Cameroun comme un pays corrompu…",
affirme
Inoni Ephraïm, secrétaire général adjoint de la Présidence de la
République
dans un communiqué publié le 24 septembre dernier.
"Aujourd'hui, face au caractère grossier, dérisoire et ridicule
de ces
allégations, le gouvernement camerounais élève une vive
protestation contre
ce qu'il considère comme une manuvre politique malsaine et une
opération
publicitaire de dénigrement systématique de notre pays visant à
ternir son
image et décourager les investisseurs", souligne Inoni.
"Le gouvernement camerounais condamne énergiquement l'arrogance
de certains
organismes à la solde de groupuscules néocolonialistes, qui
veulent nuire au
destin de nos pays au lieu de soutenir les efforts et sacrifices
de nos
peuples", poursuit Inoni.
" Aussi, le Cameroun se réserve-t-il le droit de poursuivre pour
diffamation toute personne physique ou morale qui porte atteinte à
son image
et aux intérêts de son peuple", ajoute le Communiqué.
Le même communiqué de la Présidence dit de Transparency
International
qu'elle "semble être une jeune organisation en mal de notoriété
et en quête
de crédibilité qui n'a jusqu'ici fait la preuve ni de sa
compétence, ni de
son impartialité.
Tranparency International a été créée en 1993 et regroupe
plusieurs experts
économistes, universitaires, spécialistes d'institutions
internationales
d'économie ou de management. L'ONG allemande travaille en
collaboration avec
des organisations internationales telles que l'ONU, la Banque
Mondiale, le
FMI, l'Union Européenne et l'Organisation pour le commerce et le
Développement économique (OCDE), dans le cadre de la mise sur pied
des
politiques de lutte contre la corruption.
Dans l'opinion, on estime que cette réaction des autorités n'est
qu'une
façon de masquer la réalité.
"Le gouvernement est coincé. C'est pour prétendre de extérieure
qu'il
s'est trouvé obligé de diffuser ce démenti qui, à mon avis ne
change rien à
la situation, d'autant plus que ce gouvernement ne donne pas les
éléments
qui prouvent qu'il n'est pas le plus corrompu du monde. Il reste
dans les
généralités et se complaît dans les menaces inutiles", confie une
personnalité influente de la société civile qui a requis
l'anonymat.
"Le Messager" indique que le régime a ouvert "un vrai-faux
débat".
" Nous ne pouvons pas crier au complot chaque fois que les
miroirs de la
communauté internationale nous renvoient les reflets de notre
image
hideuse", précise le journal.
"La Présidence de la République doit faire preuve d'une réelle
volonté
politique dans la lutte contre la corruption au lieu de faire de
grands
gestes de colère devant un miroir qu'elle ne peut pas briser,
parce que
Transparency International est une ONG internationale réputée et
respectée
dont les analyses peuvent difficilement être réfutées", indique
"Le
Messager".
Le gouvernement camerounais a mené plusieurs tentatives de lutte
contre la
corruption qui n'ont donné aucun résultat palpable.
Le 16 octobre 1996, le premier ministre, Peter Mafany Musonge,
avait demandé
aux membres du gouvernement d'appliquer les règles de la bonne
gouvernance
en combattant entre autres, la corruption, la surfacturation, la
pratique
des pourcentages, etc.
De plus, un plan de lutte contre la corruption a été lancé en mars
1998. Une
campagne a été menée à travers les médias pour sensibiliser
l'opinion sur
le sens de la chose publique et poser les bases d'une moralisation
des
comportements. Mais les choses se sont arrêtées là. Sans grand
effet. La
phase punitive suggérée dans le plan de lutte contre la corruption
n'a
jamais démarré.
"Les policiers continuent à nous racketter. Même lorsque nous
avons les
pièces complètes de nos véhicules, ils exigent ne serait-ce que
300 FCFA
pour leur bière ", témoigne un chaffeur de taxi pour rendre
compte de
l'échec du gouvernement dans ce domaine.