CULTURE-BENIN: La Piraterie Des Oeuvres Musicales Donne De L'insomnie.

COTONOU, 6 août (IPS) – Les artistes musiciens béninois se
plaignent de l'inaction des autorités face à l'expansion de la
reproduction illicite des oeuvres musicales dans ce pays de
l'Afrique de l'Ouest.

"Toutes les oeuvres artistiques à succès sont systématiquement
piratées par des réseaux organisés, causant aux artistes ainsi qu'
à leurs producteurs des préjudices incalculables", indiquent les
artistes.
Un animateur d'une radio au Bénin annonce ouvertement à
l'antenne: " Cette cassette que vous écoutez est le dernier
album d'Angélique Kidjo. Le son est bon , je l'ai achetée dans une
discothèque de la place à mille francs CFA. Je peux vous en
fournir si vous voulez".
100F CFA équivalent à 1FF
Pourtant, cet album paru aux Etats Unis et en France depuis deux
mois, sur disque compact, n'est pas encore disponible en cassette.
Le disque compact coûte 15 000 FCFA dans les discothèques.
Les consommateurs se sont rués sur le produit contrefait, avec
joie.
" Peu importe", répond Jacques, un consommateur. " Piratée ou
pas, l'essentiel pour moi c'est d'avoir du bon son" .
Le dernier album d'Angélique Kidjo, produit aux Etats Unis, n'est
pas encore disponible en cassette au Bénin compte tenu du montant
des garanties financières qu'exigeait la maison de production
avant de permettre sa reproduction.
Grande a donc été la surprise du producteur béninois de la
chanteuse internationale Angelique Kidjo, ainsi que du Bureau
Béninois des Droits d'Auteurs (BUBEDRA), à l'annonce de la
disponibilité du produit sur le marché. Ils sont consternés par la
rapidité avec laquelle les filières de reproduction illicite des
oeuvres musicales agissent.
Les musiciens béninois reprochent au BUBEDRA, son inaction face au
déversement des produits piratés sur le marché béninois.
"Quand on gère une structure aussi importante que le BUBEDRA, il
faut prendre conscience de ses carences et chercher les moyens
pour venir à bout de la piraterie", dit Nel Oliver, président du
Comité béninois de lutte contre la piraterie (COBECOP). Il estime
que l'Etat doit se reveiller et mener une lutte farouche contre
les pirates.
Nel propose que la protection des droits d'auteurs et la lutte
contre la piraterie soient ouvertes à d'autres organismes. Pour
lui, il faut créer des structures privées qui travailleront en
étroite collaboration avec le BUBEDRA, qui est un organe d'Etat.
"Il faut aussi rendre obligatoire l'apposition de timbres sur
tous les supports phonographiques vendus sur le territoire
national", affirme Nel Oliver, musicien béninois de renommée
internationale..
"Les produits qui ont fait l'objet d'une reproduction mécanique
ne doivent pas échapper à cette règle. Ils pourraient porter des
timbres différents de ceux des produits nationaux", suggère t –
il.
Au Ghana par exemple, explique Oliver, la piraterie est quasi
inexistante avec l'institution de timbres alphanumériques qui
prennent en compte les références relatives aux oeuvres
audiovisuelles sur le marché.
"Ces références sont facilement repérables à l'infrarouge. Ainsi
en cas de falsification, le détenteur du produit incriminé tombe
sous le coup de la loi en vigueur", dit Oliver qui pense que
cette procédure faciliterait le contrôle des cassettes sur le
marché.
Les pirates agissent avec promptitude, répondant ainsi aux besoins
d'un public avide de nouveautés. Il appartient donc aux artistes
eux même ainsi qu'à leurs producteurs de prendre le taureau par
les cornes afin de dissiper les gros nuages qui planent sur
l'avenir de la création musicale au Bénin, affirme Oliver .
"Les artistes sont prêts à laisser des prélèvements sur les
droits qui leurs sont dus pour une action plus prompte à l'égard
des pirates", a confié Oscar Kidjo, artiste musicien et
producteur représentant ses pairs au Conseil Economique et Social
du Bénin.
Les musiciens demandent l'adoption d'une loi coercitive contre la
piraterie au Bénin.
"Au Bénin tout se passe comme si l'on était dans un vide
juridique. Les produits piratés inondent le territoire sans que le
service des douanes leur demande la preuve des contrats qui les
lient aux producteurs", déplore un artiste .
" Nous avons arrêté un pirate ici et il nous a été répondu qu'il
n'existe pas de loi en la matière, ce qui est faux" confie le
président du COBECOP.
La seule loi en vigueur au Bénin est la loi francaise du 11 mars
1957, appliquée dans les anciennes colonies francaises. Elle
stipule que tout transfert de l'oeuvre audiovisuelle sur un autre
type de support, en vue d'un autre mode d'exploitation, doit être
précédé de la consultation du réalisateur.
Jimmy Houétinou, producteur artistique, n'hésite pas à évoquer
l'implication des autorités chargées de la protection des droits
d'auteur dans la piraterie des ouevres musicales. " Ils opèrent
avec la bénédiction de certains bureaux de doits d'auteurs",
affirme t – il. Et dans ces conditions il sera très difficile de
venir à bout de ce "Sida culturel", lance Jimmy.
Jimmy pense que la piraterie constitue une plaie pour les artistes
qui perdent ainsi beaucoup d'argent.
Le coût de production d'un disque compact varie entre 10 et 40
millions de FCFA. En dehors de cet investissement financier, il
faudrait tenir compte de la création qui est en soi une oeuvre de
l'esprit impliquant un véritable investissement humain, dit-il.
Selon les observateurs, il est très difficile de quantifier
pécuniairement les préjudices subis en cas de piraterie car
plusieurs facteurs entrent en jeu tels que la carrure de l'artiste
ainsi que sa notoriété.
Mais le BUBEDRA évalue à plusieurs millions de FCFA, la perte en
cas de piraterie d'une oeuvre à succès sur le marché béninois. Le
manque à gagner vient de la mévente du produit original, le prix
du produit piraté étant nettement inférieur.
Samuel Ahokpa, directeur du bureau béninois des droits d'auteur,
affirme que la piraterie artisanale a été réduite à plus de 90% "
grâce à une lutte que nous menons. Mais malheureusement, elle a
laissé place à la piraterie industrielle beaucoup plus dangereuse
que la première".
"Pour en venir à bout, il nous faut la collaboration des services
de douanes car les industries de production des oeuvres piratées
ne sont pas installées au Bénin", affirme Ahokpa.
Les produits contrefaits viennent des pays voisins , notamment le
Liberia et le Nigeria. Ils n'ont aucune peine à atteindre le
marché béninois, le passage à la frontière étant très perméable.
" Dès que nos services détectent l'existence de ces produits
piratés sur le marché, nous menons une campagne de sensibilisation
à travers les médias, a déclaré le directeur du BUBEBRA.
Mais Oscar Kidjo, producteur béninois, retorque que le BUDEBRA
n'en fait pas assez.
"Il n'est pas facile de se lancer dans la production au Bénin,
car toutes les oeuvres à succès sont systématiquement piratées".
Les pirates, pour arriver à leur fin, n'hésitent devant aucun
obstacle allant même jusqu'à scanner la jaquette de l'oeuvre avec
le timbre du bureau des droits d'auteur, s'indigne Oscar Kidjo.
"A défaut de pouvoir contrôler tout le système, que l'on protège
au moins les oeuvres des nationaux . A cette allure, on risque de
ne jamais avoir de producteurs pour les artistes béninois ",
ajoute Kidjo.
Il pense que l'Etat doit prendre ses responsabilités en protégeant
les oeuvres et en aidant les citoyens à vivre honnêtement.
"Toute la chaîne est concernée dans la guerre contre la
piraterie, depuis le créateur, jusqu'au consommateur. Le système
étant une véritable mafia, à défaut de l'éradiquer, il pourrait
être considérablement réduit pour que vive l'art", affirme Oscar
Kidjo.