NATIONS UNIE, 19 juin (IPS) – Joseph Stiglitz, un haut
fonctionnaire de la
Banque Mondiale, reconnaît qu'il n'est pas certain que l'aide au
développement peut être plus efficace si les donateurs ont la
liberté de
choisir le pays et les projets qu'ils ont l'intention de financer.
"IL est évident que l'aide n'entraîne la croissance que lorsqu'il
y a des
politiques saines", déclare Stiglitz, vice-président et chef du
service
économique de la Banque. Cela implique que les donateurs peuvent
faire de
plus gros bénéfices sur leurs fonds en transférant de l'argent
destiné aux
pays ayant des "politiques malsaines" vers des pays ayant des
politiques
saines.
"C'est la sélection des pays par les donateurs", a déclaré
Stiglitz lors
d'un séminaire organisé cette semaine par les Nations Unies sur le
thème :
"Comment l'aide peut-elle mieux faciliter le développement" ? Il
y a aussi
une deuxième implication, selon laquelle les donateurs doivent
sélectionner
davantage les projets, d'après les récentes enquêtes de la Banque
mondiale.
"Malgré l'attrait qu'exerce l'idée d'une plus grande sélection
des projets,
il faut noter que la plupart des opérations de la Banque mondiale
ne
concernent que cela. J'aimerais dire qu'elle a très peu de
possibilité de
rompre le lien entre les politiques malsaines et l'efficacité de
l'aide",
a-t-il signalé.
Si, par exemple, les donateurs entreprenaient de financer un
projet de santé
rurale dans un pays bénéficiaire, cela mettrait à la disposition
de ce
gouvernement des ressources pouvant servir à accroître ses
dépenses ou à
réduire les taxes. Mais, lorsqu'ils se préoccupent exclusivement
des
projets, les donateurs contrôlent très peu ces dépenses
supplémentaires.
Stiglitz a aussi démontré que l'aide étrangère destinée aux
projets pourrait
souvent promouvoir des projets que le bénéficiaire n'aurait pas pu
entreprendre.
L'éradication de la cécité des rivières aurait été incertaine si
la Banque
mondiale ne l'avait pas directement ciblée. L'économiste de la
Banque
mondiale a affirmé que l'aide peut jouer un rôle vital dans le
processus de
développement. "Pour que l'aide puisse réaliser son potentiel,
nous devons
repenser à ce que nous faisons et à notre méthode".
Il défend la thèse selon laquelle l'aide doit être accompagnée de
politiques
d'appui, pas seulement dans les pays bénéficiaires mais aussi dans
les pays
donateurs. Dans les pays développés, par exemple, les avantages
potentiels
de l'aide étaient souvent mal compris et compromis par des
pratiques en
cours dans d'autres domaines tels que celui des politiques
commerciales.
Stiglitz a démontré que bien que l'aide soit efficace en cas de
politiques
saines, elle peut aussi être inefficace et entraîner la pauvreté,
au lieu de
l'éradiquer. "Pour être franc, je dirais que certaines aides ont
été
contre-productives".
Parple, dans certains cas, l'aide alimentaire accordée par
certains
donateurs occidentaux avait été motivée par le désir de se
débarrasser des
excédents agricoles résultant des "politiques agricoles mal
orientées et
aberrantes de plusieurs pays développés".
Dans de nombreux cas, ces politiques ont entraîné la baisse des
prix des
produits agricoles dans les pays en développement. Cette baisse a
contribué
à l'appauvrissement des fermiers car ils ont été dépourvus de leur
gagne
pain, a-t-il révélé.
De façon générale, l'aide publique nette au développement (APD)
octroyée par
les principaux donateurs a chuté jusqu'à 0,25 pour cent du produit
intérieur
brut en 1996. C'était le plus bas niveau depuis que l'aide
étrangère a été
instaurée grâce au plan Marshall, depuis près de 50 ans.
En 1992, l'aide publique au développement s'était s'élevait à 61
milliards
de dollars. Elle a décliné jusqu'à 55 milliards de dollars en 1993
et est
remontée à 58 milliards de dollars en 1994. En 1995, elle a connu
une légère
envolée (59 milliards de dollars) avant de dégringoler jusqu'à 55
milliards
de dollars en 1996, rapportent les toute dernières statistiques
disponibles.
En somme, l'aide publique au développement en termes réels, a,
compte tenu
de l'inflation, connu une baisse de 16 pour cent depuis 1992.
Dans un rapport rendu public l'année dernière, le secrétaire
général des
Nations Unies, Kofi Annan, a fait savoir que le déclin des budgets
de l'aide
publique reflète aussi une certaine crise de confiance dans la
perception de
l'aide en tant qu'instrument de promotion du développement. "A
moins que
cette crise ne soit carrément abordée, il peut être difficile de
renverser
la tendance négative", a-t-il observé.
Annan a souligné que la justification de l'aide avait besoin
d'être
réaffirmée et placée sur un piédestal plus solide au cours des
prochaines
années. "Cela nécessite une compréhension claire ainsi que le
sens d'un
partenariat et d'un objectif commun entre les donateurs et les
bénéficiaires".
En 1970, l'Assemblée générale des Nations Unies avait fixé le taux
de 0,7
pour cent du produit intérieur brut (PIB) comme étant la
proportion de
l'aide que chacun des pays riches devait accorder aux nations en
développement. Cependant, à l'heure actuelle, seulement quatre
pays (le
Danemark, les Pays-Bas, la Norvège et la Suède) ont respecté ou
dépassé ce
taux.
Les bailleurs de fonds occidentaux croient que le déclin de l'aide
devrait
être contrebalancé par l'augmentation des investissements et des
fonds
alloués au secteur privé.
Stiglitz a expliqué qu'au cours des cinq dernières années, le flux
des
capitaux privés a rattrapé et dépassé le flux des aides publiques.
En 1996,
le flux des capitaux privés a dépassé 240 milliards de dollars. A
présent,
ce flux est près de 6 fois supérieur à ce qu'il était au début de
la
décennie en cours.
Toutefois, il s'est plaint du fait que près des 3/4 de tous les
capitaux
privés sont allés essentiellement vers 10 pays à revenu
intermédiaire. "Bon
nombre de pays à faible revenu continuent de bénéficier presque
exclusivement des aides publiques", a-t-il noté.
A des moments donnés, l'aide a soutenu des projets qui ne tiennent
pas
compte de la prote de l'environnement. Ainsi, dans certains cas,
l'aide
a peut-être créé une culture de dépendance qui a empêché les pays
de
s'aider", a-t-il supposé.
Il a précisé que les recherches avaient montré que si l'aide était
engloutie
dans des investissements improductifs ou si elle était détournée
et
consommée par les fonctionnaires d'Etat, on ne pourrait pas penser
qu'elle
est susceptible de favoriser la croissance.
"Ce qui compte vraiment, c'est l'interaction entre l'aide et la
politique.
Nous pourrions espérer que l'aide profiterait particulièrement aux
pays
ayant des politiques économiques saines ; en revanche, elle ne
pourrait pas
relancer les pays pratiquant des politiques économiques
malsaines", a-t-il
renchéri.
Stiglitz a affirmé que l'enquête de la Banque mondiale a confirmé
cette
hypothèse car elle a trouvé que les meilleures politiques
(appréciables en
termes d'inflation, de déficits budgétaires et de niveau
tarifaire)s'accompagnent des taux élevés de croissance. D'autres
enquêtes
sont parvenues à la même conclusion, a-t-il indiqué.

