AFRIQUE-FINANCE: L'Euro Arrive, le CFA Tremble.

BRAZZAVILL, 21 avril (IPS) – Des le premier janvier de l'annee
prochaine, la
France et 10 autres pays europeens adopteront l'Euro comme
monnaie commune.
Les pays africains de la Zone francs, dont la monnaie, le franc
CFA est
intimement lie au Franc francais (FF) qui disparaitra avec l'Euro,
paniquent.

Au debut de ce mois, l'ancien Premier ministre francais, Pierre
Mesmer
avait jete le trouble dans les esprits des africains de la zone
franc, en
annoncant une seconde devaluation avec le passage a l'Euro.
Mais, le 10 avril dernier, lors de la reunion des ministres des
Finances de
la zone franc CFA tenue a Libreville au Gabon, le ministre
francais de
l'economie, Dominique Strauss Khan avait rassure les Africains en
disant "
qu'il n'y aura pas de nouvelle devaluation du franc CFA apres le
passage du
Franc francais (FF) a l'Euro, la future monnaie europeenne.
Certains economistes ont egalement soutenu que les economies de
la plupart
des pays africains ayant connu une nette croissance ces dernieres
annees,
une seconde devaluation de leur monnaie ne sera pas justifiable.
En janvier 1994, le franc CFA avait perdu la moitie de sa valeur
vis a vis
du FF. Au lieu de 50f.CFA pour 1 FF, la parite est passee a
100f.CFA pour 1
FF. Cette devaluation avait ete dictee par la crise economique
enregistree
en Afrique en generale et dans la Zone CFA en particulier, avec la
baisse
des exportations et l'augmentation des importations.
En depit des assurances de Paris, l'avenement de l'Euro en 1999
suscite,
dans les pays de la Zone CFA, la crainte d'une seconde devaluation
du Franc CFA.
A Brazzaville, au Congo, cette attitude est deja perceptible au
sein de la
population et dans les divers milieux d'affaires et financiers qui
commencent a prendre des precautions.
Dans les banques commerciales par exemple, les dirigeants
deplorent deja une
brusque acceleration des retraits de fonds par les clients.
"La campagne sur l'Euro et ses implications eventuelles sur le
franc CFA
nous inquiete deja. Depuis une semaine, nous observons une
acceleration de
retrait de fonds par nos clients et une demande accrue de devises
par les
memes clients", affirme Jacques Ngakosso, charge des relations
exterieures
du Credit pour l'Agriculture, l'Industrie et le Commerce (CAIC).
Les banques commerciales estiment que l'arrivee de l'Euro aura des
consequences plus nefastes sur les banques que la devaluation de
1994.
"La devaluation de 1994 avait surpris les clients et ces derniers
n'avaient
pas eu le temps de retirer leurs depots pour se constituer des
stocks en
devises etrangeres", declare Gualbert Opoundzoukou, membre du
comite
d'audit de l'Union Congolaise comite
d'audit de l'Union Congolaise des Banques (UCB).
" Nous courrons ainsi droit devant l'assechement pur et simple
des coffres
des banques commerciales. Les banques seront ainsi dans
l'incapacité de
faire face a la reevaluation des couts et de pre financer les
commandes des
operations economiques", indique-t-il.
La plupart des banques congolaises pillees et detruites par la
guerre civile
de l'annee derniere viennent juste de reprendre leurs activites.
Ces
retraits massifs portent un coup sur la relance de leurs
activites.
Les banques ne disposant pas d'assez de devises, " les chasseurs
de
devises" s'adressent aux cambistes installes dans les arteres du
centre
ville. A ce niveau, les mon les plus réclamées (dollar, FF) se
font de
plus en plus rares.
" Nous n'avons jamais connu une telle affluence de clients. Les
devises
actuellement disponibles sont le Franc belge, et le Zaire Monnaie
(monnaie
de la Republique democratique du Congo). Comme les autres se font
rares,
nous serons obliges de nous alimenter a Kinshasa", reconnait
Mathias Kodia,
cambiste a Brazzaville.
" Pour la seule journee de jeudi, j'ai echange plus de 3000
dollars, les
autres peut-etre plus que moi", confie Kodia qui redoute une
arrivee
prochaine et massive de fausses devises dans la capitale
congolaise.
Les Brazzavillois disent prendre les precautions en echangeant
leurs avoirs
en devises etrangeres.
" En 1994, mes economies ont subi une brusque devaluation de
moitie. Cette
fois- ci, je suis averti et je dois prendre mes precautions, car
la France
n'a jamais tenu ses promesses" declare Hortense Mviri, grossiste
en
poissons sales seches.
"Mes poissons viennent de l'Europe, notamment du Danemark. Les
belles
promesses de la France ne me concernent pas", ajoute-t-elle.
Mais certains commercants qui ont d'autres fournisseurs comme
l'Afrique du
Sud ne sont pas inquietes.
" Je crains seulement une eventuelle devaluation du Franc CFA.
L'arrivee de
l'Euro n'aura aucun impact sur mes activites, car j'achete en
Afrique du sud
ou tout coute moins cher", affirme Yassine Abdul Hussein,
commercant
libanais installe a Brazzaville depuis cinq ans.
" Je suis sur que l'Euro va pousser la majorite d'hommes
d'affaires de la
zone CFA a regarder vers l'Afrique du sud. Dans ces conditions,
l'Europe est
aussi perdante", rencherit-il.
Au Burkina Faso, en Afrique de l'ouest, les populations sont
persuadees de
l'imminence d'une seconde devaluation qui est, selon eux,
inevitable.
“On n'annonce jamais par avance une devaluation, sinon on
n'aura pas les
effets escomptes,” affirme Paul Dedoui, journaliste au quotidien
burkinabe
“L'Observateur Paalga”.
Pour lui, Pierre Mesmer, ancien premier ministre francais, fait
bien de
tirer sur la sonnette d'alarme en mettant les Africains en garde
contre une
probable devaluation.
“L'histoire risque de donner raison a Mesmer,” poursuit
Dedoui. “Le decrochage du FCFA vis-…-vis du FF est inevitable
puisque
l'Euro remplacera les monnaies europeennes en 2002. Cependant,
la devaluation qui s'annonce ne ressemblera pas a la premiere,
elle sera une devaluation de facto et non formelle.”
A Ouagadougou, toutes les conversations tournent autour de ce
sujet, meme
si les coupures d'eau et d'electricite sont aussi evoquees. Une
conjoncture
tres difficile est perceptible et les activites economiques sont
au ralenti.
"Moi je pense que les riches ont deja mis leur argent a l'abri
dans les banques europeennes,” dit Tahirou Kabore, un vendeur
de boubous brodes a Ouagadougou.
Mais Tertius Zongo, le ministre burkinabe de l'Economie et
des Finances, s'est dit pret a parier qu'une nouvelle depreciation
du franc CFA n'est pas l'ordre du jour. “Je mets ma main dans le
feu. Il n'y aura pas une seconde devaluation.”
"Ce n'est pas la banque de France qui garantit la parite
du FCFA avec le FF, mais le Tresor public fran‡ais. Or le FCFA
est couvert a plus de cent pour cent, par nos reserves d'or
deposees aupres du Tresor francais. Dans ces conditions, on
ne peut pas parler de devaluation", a ajoute Zongo.
Au Togo, les autorites sont plus prudentes, face a la vague de
fert de
fonds que l'on observe depuis quelque temps.
" Pour eviter toute perte de capitaux, la Banque centrale des
Etats de
l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) a pris d'importantes mesures. Cette
rigueur
permet actuellement … la Banque de maitriser partiellement le
probleme.
" Les virements de fonds a l'etranger de nos clients sont
strictement
controles pour eviter une fuite de capitaux a travers de faux
paiements de
factures bidons. Pour eviter tout cela, nous exigeons des
documents
justificatifs", explique Raymond Bamiab, economiste et cadre de
banque a
la Banque internationale pour l'Afrique au Togo (BIA-Togo).
La perspective d'une seconde devaluation ne semble pas encore
affecte les
milieux financiers de la Cote d'Ivoire. Aux sieges des
institutions
bancaires, les responsables interroges disent n'avoir pas encore
enregistre
de mouvements anormaux de retraits de fonds. Ici, les economistes
recommandent egalement la prudence.
" Le debat actuel est un probleme geopolitique : l'avenir du
Franc CFA
devalue ou pas, dependra des arrangements entre la France et ses
partenaires
europeens. Il faut etre prudent et rester en alerte", affirme
Mamadou
Koulibaly, professeur agrege d'Economie.
Lorsque l'Euro va entrer en vigueur, sa valeur unitaire sera de
600 FCFA
environ, soit un FF multiplie par six. Cela veut dire que les
Africains ne
pourront plus rien importer d'Europe, pense l'économiste.
“A combien allons-nous acheter par exemple un interrupteur de
moyen standing
qui coute environ 3 000 Fcfa aujourd'hui ? Si son prix est
multiplie par
trois, quatre ou six, les gens ne pourront plus acheter le
materiel
electrique dont ils ont besoin pour la construction de leurs
maisons",
s'interroge-t-il.
“S'il y a une autre devaluation, ce sera un recul de pres de
six cent ans,” previent-il. Pour lui, ce sera une chute
catastrophique de
l'economie africaine et surtout sous-regionale.
Si les autorites francaises arborent des discours rassurants, les
economistes congolais suggerent "la prise en main" par les
Africains
eux-memes de leur avenir economique et financier.
Theophile Pale, enseignant a la faculte des Sciences economiques
de
l'Universite Marien Ngouabi de Brazzaville appelle a la prudence
vis-a-vis
de Paris.
"Montrons-nous prudents. Il y a lieu peut-etre de regarder la
realite avec
lucidite et approfondir la reflexion. Il faut se preparer a
quelque
eventualite", dit-il.
Il poursuit en citant le journal francais "Le Monde" : "Il
serait
peut-etre raisonnable que les pays de la zone Franc sortent de
leur
tete-a-tete monetaire avec la France, meme s'ils doivent perdre un
peu de
stabilite".
" Pourquoi se plaire a rester a la remorque d'un pays(la France-
fut-il
une puissance economique ? Le cours de l'Histoire nous invite a
evoluer",
ajoute-t-il.
Jean Marie Ekassa-Kanga, un autre economiste congolais, tout en
accusant la
France de jouer a cache-cache avec les Africains, doute de la
capacité de
Paris a soutenir eternellement le F.CFA.
" La creation d'une union monetaire propre a l'Afrique est plus
que jamais
a l'ordre du jour. C'est la seule condition qui nous mettre a
l'abri des
slogans bidons teintes de relents de neocolonialisme du genre
"l'Euro est
une chance pour l'Afrique"