DEVELOPPEMENT-RWANDA: Les pygmées survivent grâce au commerce de poteries

KIGALI, 18 jan (IPS) – “Avec cet argent que j'ai gagné, je paierai le minerval (les frais de scolarité) de mon enfant, et j'achèterai de la nourriture pour ma famille et de quoi fabriquer d'autres poteries”, déclare à IPS M'zée Tarigemana, un pygmée rwandais, assis à l'entrée du centre commercial des poteries, en train de palper quelques billets de francs rwandais.

“Il faut que je dégage assez d'argent pour acheter du bois et de l'argile pour refaire d'autres poteries et espérer gagner un peu plus prochainement”, ajoute-t-il. Tarigemana habite le village Munzanga, dans le district de Kibuye, à environ 90 kilomètres à l'ouest de Kigali, la capitale rwandaise. Selon Zéphyrin Kalimba, le directeur de la Communauté des potiers du Rwanda (COPORWA) — qui anime le centre commercial des poteries –, on compte quelque 30.000 pygmées dans ce pays des Grands Lacs. “Plus de 90 pour cent sont des potiers. C'est grâce aux produits de poteries que nous survivons. En l'absence des forêts, notre communauté ne pratique pas la chasse et vit difficilement de la cueillette”, explique Kalimba qui est lui-même un pygmée. La COPORWA est une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Kigali. Habituellement, les pygmées vont vendre leurs ouvrages au marché. Mais, ils éprouvent d'énormes difficultés lors des marchandages avec les autres populations rwandaises — les Hutu et les Tutsi. “Ces poteries sont sous-payées au marché, vraiment à très bas prix, entre 100 et 500 francs rwandais (environ un dollar au plus)”. Mais depuis que nous avons ouvert ce centre, les pygmées sont contents et viennent presque tous les jours”, affirme Kalimba à IPS.

“C'est difficile de vendre pour 2.000 francs rwandais (environ quatre dollars) à chaque déplacement vers le marché. On se contente de quoi payer des habits et de la nourriture pour la famille. Le marché est très difficile, les Hutu et les Tutsi font de bonnes affaires par rapport à nous. Ils savent marchander”, se plaint à IPS, Léonard Batomuliza, un potier pygmée de la vallée de Kacyiru, au centre de Kigali, rencontré au marché de Matewusi, au sud de la ville.

La COPORWA a créé en 2003 le centre commercial des poteries, où l'on découvre des œuvres d'art d'excellente qualité et de grande inspiration, dans le quartier Rugunga, à Kigali. On y trouve des œuvres à l'image de gorilles, de zèbres, d'éléphants ou de lions. Ces souvenirs rappellent une vie dans un environnement sauvage, devenu des parcs nationaux depuis 1973. “Il y a ici des pots et vases faits en matière grésée. Nous les achetons à un prix qui satisfait les pygmées, par rapport à ce qu'ils gagnent au marché”, affirme à IPS, Patrick Ritega, un gestionnaire du centre. “Ils viennent avec des modèles, et nous leur demandons de fabriquer davantage par rapport aux besoins de nos clients. Les pygmées sont libres, nous n'influençons pas leurs créations”. Dans un rapport d'enquête sur la pauvreté, menée par le ministère en charge des statistiques, publié en Kinyarwanda (la langue nationale rwandaise) en mars 2007, le gouvernement reconnaît de sérieux écarts entre les riches et les pauvres. “Vraiment c'est déplorable de constater qu'une partie des Rwandais vivent dans de telles conditions, alors que le pays est tellement petit, et que nous vivons très serrés”, déplore Joseph Habumukiza, conseiller en charge du développement des médias au ministère de l'Information. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement, 51,2 pour cent des Rwandais vivent en 2007 avec moins d'un dollar par jour. Ils étaient 58 pour cent en 2003.

L'enquête a été menée pour permettre au gouvernement d'assister les plus vulnérables, selon les autorités. Mais cette assistance ne touche pas encore toutes les populations concernées. “Nous ne recevons encore rien de ces aides. Nous sommes dans une profonde misère, il nous manque tout ici”, se plaint à IPS Joas Gasizigua, chef du village pygmée Bwiza, dans le district de Kasobo, au sud-est de Kigali. L'avocat Laurent Ngongoli, membre de la Commission nationale des droits de l'Homme du Rwanda, confirme cette situation : “Pendant mes descentes dans les provinces, je constate que tout ce qui est promis en faveur des potiers ou des pygmées n'arrive pas sur terrain”. Mais, les potiers ne peuvent pas vivre pleinement de leurs ouvrages. Les poteries ne rapportent pas grand-chose et permettent juste aux artisans pygmées de survivre. “C'est grâce à certaines organisations internationales comme le Programme des peuples de la forêt que nous avons pu inscrire cette année plus de 150 enfants à l'école, 14 étudiants pygmées à l'Université (nationale du Rwanda, à Kigali). Mais c'est encore rien”, souligne Kalimba. Ce programme est une ONG britannique basée à Londres. “Les poteries ne suffisent pas pour que les pygmées vivent heureux. Il faut d'autres actions supplémentaires du gouvernement dans le cadre du développement socio-économique”, plaide Amédée Kamota, un membre de la COPORWA.

“Les pygmées ont énormément apporté dans la culture rwandaise : la danse, la musique ou la coiffe sont leurs créations. Mais on ne peut pas les contraindre à vivre des poteries, ça ne rapporte rien”, estime Marcel Damas Musemuari, journaliste à 'Business Daily', un hebdomadaire économique publié à Kigali. Il est difficile de tenter d'autres activités comme l'agriculture et l'élevage parce que les terres ne sont pas toujours disponibles. Actuellement, la COPORWA aide les potiers à élever des chèvres. “Mais ce n'est pas positif, il n'y a pas de terre. Et puis, les pygmées préfèrent les poteries car les cultures durent longtemps; avec les poteries, on peut vendre trois à quatre fois la semaine et gagner rapidement (de l'argent)”, souligne Kalimba. Au Rwanda, qui a une densité de population 397 habitants au kilomètre carré, la terre est une ressource rare, et tombe difficilement entre les mains des pygmées. Tarigemana a expliqué à IPS que l'argile de marais, le sable et le bois de chauffe — tous nécessaires à la fabrication des poteries — s'achètent dans ce pays qui compte l'une des plus fortes densités de population en Afrique. “Nous n'avons pas de terre, et pour fabriquer les poteries, il faut acheter l'argile, le sable et le bois. C'est pourquoi on se retrouve en coopérative pour mieux travailler”, déclare Georges Musima, un pygmée vendeur de vases au marché Nyarugenge, à Kigali.

Selon la COPORWA, plus de 30 pour cent des pygmées ont péri dans le génocide du Rwanda en 1994. Les survivants ont été expulsés des parcs nationaux — d'où ils tiraient leurs ressources — par l'Office rwandais des parcs nationaux et du tourisme. Ils sont nombreux à vivre dans des “Udusisira” (huttes en Kinyarwanda) sur de dangereux versants des collines.