DROITS-KENYA: La situation critique des réfugiés de Kisii

KISII, Kenya, 14 jan (IPS) – Un groupe d'hommes qui, il y a deux semaines, étaient occupés au travail se serrent les uns contre les autres, dans l'oisiveté. Ils sont fatigués de ressasser les histoires de leurs expériences épouvantables aux mains de ceux qui étaient jusqu'ici leurs voisins et amis.

Maintenant, ils surveillent l'entrée de l'église ici, dans l'espoir qu'un visiteur apporte quelque chose pour faire taire le gargouillement de leurs estomacs. "Je n'ai pas mangé depuis hier. Nous avons donné le peu de nourriture que nous avons reçu des personnes de bonne volonté à nos enfants", déclare un homme de 45 ans. Les autres hommes autour de lui manifestent leur assentiment par un signe de tête. Une femme câlinant un bébé est incapable de parler. Des larmes coulent le long de ses joues. IPS apprend que son mari et ses plus grands enfants seraient tués dans les récentes violences au Kenya. Environ 2.000 hommes, femmes et enfants sont installés dans la Cathédrale de Kisii depuis plus d'une semaine. La cathédrale est dans la ville de Kisii, dans l'ouest du Kenya, à quelque 380 kilomètres de Nairobi, la capitale.

Les réfugiés de la cathédrale ont fui les violences qui ont ébranlé le pays depuis que la Commission électorale du Kenya a annoncé que Mwai Kibaki avait gagné les élections présidentielles du 27 décembre.

Des allégations de fraudes massives en faveur de Kibaki ont entraîné des violences généralisées qui ont déplacé environ 250.000 Kenyans et en ont tué plus de 600. Le gouvernement a amené les réfugiés ici en provenance d'Eldoret dans la Rift Valley, de Kericho et de Sotik, qui sont à l'est de Kisii. Ces villes — dans la communauté voisine de Kalenjin — sont hostiles aux gens de Kisii, les accusant d'avoir voté à une écrasante majorité pour le président Kibaki. La majorité des Kalenjins ont soutenu le candidat à la présidence Raila odinga du Mouvement démocratique orange.

Les gens qui sont dans la cathédrale n'ont nulle part d'autre à appeler maison. Ils ont vendu leur terre ancestrale à Kisii quand ils ont quitté — poussés par le surpeuplement. De récents rapports indiquent que la densité de la population approche 500 personnes au kilomètre carré. A Kericho, certains des habitants de Kisii étaient des agriculteurs, tandis que d'autres étaient employés comme des cueilleurs de thé.

"J'ai été conduit ici parce que je suis un Kisii, mais je ne sais pas où aller", a confié à IPS un homme dans la cathédrale. Il a expliqué qu'il est né à Kericho, s'est marié et a élevé sa famille là, et n'a nulle part d'autre à appeler maison. Il avait un regard triste comme il regardait jouer ses deux enfants non loin de là. "Nous avons tout perdu", a dit à IPS un homme ayant passé la cinquantaine.

Certains ont vu leurs biens brûler, pendant que d'autres ont peur de rentrer chez eux après avoir été menacés de mort, a ajouté l'homme, décrivant la situation critique de la majorité de ceux qui vivent dans ce camp. Ils se sont enfuis sans rien emporter de leurs maisons. "Nous avons laissé nos amis. Nous ne connaissons personne ici. Après que nous avons vendu notre petite terre dans les années 1970 et nous nous sommes réinstallés à Kericho, nous avons perdu le contact avec nos gens", a déclaré à IPS une femme ayant passé la trentaine. "Les parents que nous connaissions à ce moment sont maintenant morts. Nous sommes des étrangers à leur progéniture. Comment vas-tu te présenter à eux? Je ne pense pas qu'ils soient en mesure de nous loger", a expliqué la femme, écartant ses bras avec résignation. "Quand vous donnez des bananes mûres aux enfants, ils mangent même les peaux. Vous quittez l'endroit remplis d'un tel sentiment tendu d'impuissance", a indiqué à IPS Eileen Aganyo, une autochtone qui rendait visite aux réfugiés. Des églises et des communautés locales de Kisii ont essayé d'assister les réfugiés, mais seules, elles auraient tellement de choses à faire. Les fidèles catholiques ont donné de l'argent et des denrées alimentaires la semaine dernière pour aider les personnes déplacées à satisfaire leurs besoins fondamentaux. Mais ceci était une mesure temporelle, puisque les gens ici n'ont pas du tout assez de nourriture pendant cette période de l'année. La moisson du maïs — la nourriture de base locale — reste encore pour un mois. Pendant ce temps, des gens sont obligés d'acheter des vivres pour leur consommation puisque les cultures moissonnées au cours de la saison précédente sont terminées. Les visiteurs et les déplacés accusent le gouvernement d'avoir ignoré la situation critique des réfugiés dans la ville de Kisii. Les médias semblent les avoir ignorés également.

"Ceci empêche les lecteurs d'être informés sur la situation ici à Kisii. Ceci dénie également aux réfugiés le droit à toute aide", a souligné un journaliste. Une femme au camp de la cathédrale a pleuré : "Nous mourrons de faim dans ce camp, à moins que le gouvernement vienne à notre secours. Nous avons joué notre rôle en votant, pourquoi sommes-nous en train d'être punis pour une faute que nous n'avons pas commise? Nous n'avons pas volé les voix ni fourni de faux dépouillements. Nous voulons retourner à nos vies, où nous dépendions de nous-mêmes, amenions nos enfants à l'école, et vivions en paix". L'aide aux réfugiés dans d'autres parties du pays et même à ceux qui ont fui en Ouganda est abondante.

Des informations indiquent que plus de 3.000 Kenyans se sont déplacés vers l'Ouganda et sont en train d'être assistés par la Croix-Rouge dans ce pays. Ezekiel Mutua, directeur de l'information du Kenya, a déclaré à IPS qu'il agirait immédiatement pour assurer que les gens de Kisii obtiennent de l'aide.

"Le gouvernement a en réalité des provisions excédentaires pour toutes ces personnes. Personne ne devrait mourir de faim ou manquer d'abri. Je règlerai la situation en une heure", a-t-il affirmé. Cette déclaration a été faite il y a un peu plus d’une semaine.