POLITIQUE: Que vaut l'approche diplomatique dans le massacre de Gatumbaface aux rivalités ethniques? – Analyse

KINSHASA, 21 août (IPS) – La raison semble l'emporter sur l'émotion dans le conflit qui oppose la République démocratique du Congo (RDC) au Burundi à la suite du massacre de quelque 160 réfugiés congolais tutsi-banyamulenge dans le camp de Gatumba, au Burundi, non loin de la frontière entre les deux pays.

En marge du sommet de Dar es Salaam qui a réuni les chefs d'Etat de la région des Grands Lacs, cette semaine, sur le conflit interne du Burundi, le président congolais Joseph Kabila et son homologue burundais Domitien Ndayizeye se sont entendus pour la mise en place d'une commission d'enquête internationale indépendante chargée d'établir les responsabilités dans le drame du camp de Gatumba.

Sur les 160 personnes massacrées dans la nuit du 13 au 14 août, les victimes principales étaient des femmes et des enfants qui ont péri dans cette tuerie d'une violence extrême. Une dangereuse brouille diplomatique a opposé Kinshasa à Bujumbura au sujet de l'identité du commando qui avait perpétré les massacres, le président burundais ayant nommément accusé les ex-combattants mai-mai, aujourd'hui intégrés dans les Forces armées de la RDC.

A défaut d'impliquer le Rwanda qui menace toujours de ramener ses troupes au Congo, cette approche diplomatique est de nature à baisser quelque peu la tension extrême qui prévaut sur la frontière entre la RDC et ses deux voisins de l'est. En effet, la tension était à son paroxysme le mercredi, 18 août entre Kinshasa et Bujumbura, au point que la RDC a dû rappeler, à Kinshasa, son ambassadeur et une dizaine de diplomates. "Pour des raisons de sécurité", Indique Ramazani Baya, le ministre congolais des Affaires étrangères. De jeunes manifestants burundais s'en étaient, en effet, violemment pris aux bâtiments abritant la mission diplomatique congolaise, en les saccageant complètement. Dans la foulée, des Congolais résidant à Bujumbura ont été molestés par les manifestants. D'autres, partis pour une visite de routine ou pour affaires, restent bloqués au Burundi, la frontière étant fermée depuis le 14 août.

Il reste cependant à savoir ce que vaut l'engagement, sur la voie diplomatique, de la part du président burundais qui un Hutu dans la mesure où, à Kigali comme à Bujumbura, le débat est fortement tribalisé dans le sens des éternels clivages ethniques entre Hutu et Tutsi. Dans la phraséologie politique au sujet des massacres de Gatumba, dans les deux capitales, c'est moins des Congolais qui ont été tués que des Tutsi. Par exemple, en dépit de la revendication expresse des massacres par le FNL (Front national de libération), une formation politico-militaire hutu, c'est le chef d'état-major de l'armée, le général Germain Niyonkana, un Tutsi, qui a menacé, cette semaine à Bujumbura, la RDC de représailles militaires. La prise de position de ce responsable n'est pas fortuite. "Venant de deux pays dominés par la minorité tutsi, ces menaces constituent une véritable déclaration de guerre", a affirmé un sénateur qui a requis l'anonymat à Kinshasa, la capitale de la RDC. Le sénateur congolais doute de la valeur d'un engagement d'un Hutu au Burundi, fût-il président de la République, dans un pays où l'armée est quasi-totalement mono-ethnique en faveur des Tutsi.

La RDC a visiblement pris au sérieux les menaces de guerre du Rwanda et du Burundi. Des dispositifs de sécurité exceptionnels se remarquent partout dans les grandes villes congolaises, et plus particulièrement à Goma, Bukavu et Uvira, trois villes que la position géographique et stratégique expose facilement aux tirs des armées rwandaises et burundaises puisqu'elles sont frontalières avec le Rwanda et le Burundi. "A Bukavu, tout se passe comme si la guerre est déjà à nos portes", indique Sophie Badera, correspondante à Bukavu de Radio Okapi, la radio de la MONUC (Mission d'observation des Nations Unies au Congo). "Les barrages militaires ont refait surface comme au plus fort des deux dernières guerres en RDC. Toutes les voitures sont fouillées de fond en comble, à la recherche d'armes de guerre et éventuellement de visages suspects", ajoute-t-elle. Sur le plan politique interne, les observateurs se demandent encore quelle ampleur prendront les conséquences des massacres de Gatumba sur le fragile processus de paix en cours en RDC. Le deuil, observé uniquement à Goma, est littéralement politisé, estime un analyste politique qui a requis l'anonymat, à Kinshasa. Azarias Ruberwa, un des vice-présidents de la transition en charge des questions de politique, défense et de sécurité, qui est également président du RCD, ex-mouvement rebelle soutenu par le Rwanda, a rappelé, à Goma, tous les ténors de son parti, ministres et députés, sous prétexte que la plupart des victimes de Gatumba étaient des membres du RCD. "Tout pouvait rester normal et compréhensible si Goma n'était pas le quartier général de l'ex-rébellion du RCD, si Goma n'était pas politiquement et géographiquement si proche de Kigali, si Azarias Ruberwa n'était pas munyamulenge (singulier de banyamulenge), si huit parlementaires banyamulengen'avaient pas suspendu leur participation aux débats du Parlement, si les événements de Bukavu n'avaient pas eu lieu et si Laurent Nkunda ne se trouvait pas dans le maquis de Minova, non loin de Goma, avec hommes de troupe et arsenal militaire importants", commente Sylvain Maliro, enseignant à Goma, capitale de la province du Nord-Kivu. Un autre analyste anonyme ajoute : "Il y aurait moins d'inquiétude si les Banyamulenge n'étaient pas spécialement concernés par la question de la nationalité congolaise, un débat combien délicat et ultrasensible actuellement en cours au Parlement congolais". Le deuil, proclamé unilatéralement à Goma par Ruberwa, s'achève ce samedi, 21 août, mais il prend de plus en plus l'allure d'une veillée d'armes politique. Et même militaire, selon des observateurs dans cette ville orientale. A Kinshasa comme à Goma, les observateurs appréhendent sérieusement une reprise des hostilités.