NAIROBI, 22 juil (IPS) – "Cinq à six hommes nous violent, l'un après l'autre, pendant des heures chaque nuit, durant six jours. Mon mari ne pouvait pas me pardonner après cela, il m'a répudiée", déclare une femme, dont l'histoire a été relatée dans un nouveau rapport d'Amnesty International, l'organisme d'observation des droits de l'Homme, basé à Londres.
Le rapport de 35 pages, 'Viol comme arme de guerre dans le Darfour', lancé dans la capitale kényane, Nairobi cette semaine, contient des interviews avec 250 femmes violées dans la région ouest du Soudan, le Darfour.
Les interviews ont été menées dans des camps de réfugiés au Tchad, où les femmes, ainsi que 170.000 autres personnes, ont trouvé refuge pour échapper aux milices pro-gouvernementales, connues sous le nom de Janjaweed.
Selon Amnesty International, le viol a été utilisé comme un moyen systématique pour déshumaniser les femmes, y compris les femmes enceintes.
"Dans plusieurs cas, les Janjaweed ont violé des femmes en public, en plein air, devant leurs maris, parents ou la grande communauté pour humilier, punir, contrôler ou infliger la peur et déplacer… leur communauté", indique le rapport.
Amnesty International a accusé la communauté internationale de faire peu pour aider les femmes au Darfour.
Pollyanna Truscott, coordonnatrice d'Amnesty International pour la crise du Darfour, a dit aux journalistes que des viols collectifs étaient courants dans la région. "Dans un cas d'espèce, une fille âgée de 17 ans a été violée par six hommes devant sa maison et sous le regard de sa mère. Son frère a été alors attaché et jeté dans le feu", a-t-elle souligné.
Des viols collectifs ont été également rapportés par un Groupe de travail des Nations Unies sur le Darfour. Dans un communiqué publié en mars 2004, le groupe de travail a indiqué : "l'étude du Fonds des Nations Unies pour l'enfance à Tawila (Darfour) confirme une foule de conclusions troublantes … au nombre desquelles un très grand nombre de cas de viol ciblant 41 écolières et des enseignantes, des viols collectifs de mineures par près de 14 hommes". Mais Amnesty International ne pouvait pas dire le nombre de femmes violées par les milices. "Nous ne pourrions pas indiquer de chiffres précis. Nous avons interrogé des centaines de femmes et les témoignages ont révélé des actes de viol en masse. Mais je peux dire que le nombre se compte par milliers", a dit à IPS, Erwin Van Borght, directeur adjoint de programme du groupe pour l'Afrique.
Le conflit du Darfour, qui a éclaté en 2003, implique des Janjaweed (cavaliers armés), qui seraient soutenus par le gouvernement. En dehors du viol, les milices ont également été accusées de tueries, d'enlèvements, d'incendies de villages, de cultures et de bétail appartenant à des membres de trois tribus musulmanes noires dans le Darfour : les Fur, les Masalit et les Zaghawa.
Ceci a obligé les trois groupes ethniques à créer des groupes armés – l'Armée de libération du Soudan (SLA) et le Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM) – pour contrer les Janjaweed.
Les attaques ont conduit à la mort de 30.000 personnes, selon Amnesty International. L'ONU estime qu'environ 1,2 million de personnes ont été déplacées, un million d'entre elles à l'intérieur du pays et environ 170.000 se sont réfugiées au Tchad voisin. Le déplacement a provoqué une crise humanitaire, qualifiée par l'ONU comme la pire au monde.
Amnesty International appelle maintenant à une action tangible de la part de la communauté internationale afin de mettre fin à la violence et de s'attaquer à la violence sexuelle sur les femmes et les filles. "Nous avons besoin, de la part de la communauté internationale, d'actions immédiates et non de mots, pour faire face à la crise sexuelle provoquée actuellement par la milice soutenue par le gouvernement du Soudan", a fait remarquer Truscott.
Mais le gouvernement a nié être en train de soutenir les Janjaweed. Le ministre de la Justice, Ali Yassin, a annoncé samedi que trois commissions, chacune composée d'une femme juge, d'une femme officier de police et d'une conseillère juridique, seraient créées pour la région en proie à des troubles.
Les commissions "aideront les victimes de viol à mener une action en justice", a indiqué Yassin dans un communiqué.
Le mois dernier, les Etats-Unis se sont également prononcés sur la crise humanitaire croissante dans le Darfour, suite à une visite de deux jours du secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, dans le pays. Déçu par la réticence du Soudan à restaurer la loi et l'ordre, Powell a menacé le gouvernement de Khartoum dominé par les Arabes, de mesures non spécifiées de l'ONU s'il ne sévissait pas contre les milices. La semaine dernière, l'Union africaine (UA), forte de 53 nations, n'a pas réussi à obtenir un accord entre le gouvernement, la SLA et le JEM sur l'agenda des de négociation. Les rebelles ont refusé d'avoir des pourparlers avec le gouvernement tant que leurs exigences ne seront pas satisfaites.
Au nombre de ces exigences, figurent le désarmement des milices et des poursuites contre les criminels de guerre.
Une autre visite du secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, dans la région, au début de ce mois, a montré également que la situation dans le Darfour devenait de plus en plus préoccupante. Annan a fait remarquer que les pourparlers de paix en cours pour mettre fin à un conflit séparé dans le sud seraient menacés si une solution n'était pas trouvée à la guerre du Darfour.
Les discussions entre le régime islamique de Khartoum et le Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (SPLM/A), rebelle, qui ont commencé au Kenya en 2002, visent à mettre fin à une guerre de 21 ans, la plus longue d'Afrique. Plus de deux millions de personnes sont mortes et plus de quatre millions ont été déplacées par la guerre.
Les négociations, menées sous les auspices de l'Autorité inter-gouvernementale pour le développement (IGAD), sont à leur dernière phase, portant sur des détails d'arrangements sécuritaires. Après cela, elles entreront dans un round final, qui impliquera la compilation en un document de six protocoles sur lesquels ils se sont mis d'accord. Ce document constituera alors la base d'un accord de paix global.
L'IGAD comprend le Kenya, l'Ouganda, la Somalie, Djibouti, le Soudan, l'Ethiopie et l'Erythrée.

