DOUALA, 20 juil (IPS) – Les délestages fréquents au Cameroun seraient à l'origine, depuis quelques années, du dysfonctionnement des entreprises, des administrations et des ménages, entraînant une baisse du taux de la croissance économique, selon des dirigeants de sociétés.
Les coupures de courant proviennent de la vétusté des équipements et du faible niveau d'eau des deux barrages hydroélectriques qui fournissent l'électricité dans sept des 10 provinces du Cameroun, expliquent à IPS, les responsables de la Société nationale d'électricité (SONEL) "J'avais perdu environ 85 millions de francs CFA (160.377 dollars environ) entre décembre 2002 et juin 2003", a déclaré à IPS, Joseph Kamdem, directeur d'une entreprise de fabrication métallique installée dans la zone industrielle de Bonabéri, à Douala, la capitale économique camerounaise.
"Prévoyants cette année, nous avons acheté un groupe électrogène pour suppléer les coupures", indique-t-il.
"C'est incompréhensible ce que nous vivons depuis que les Américains ont repris la SONEL. Depuis leur arrivée, les coupures intempestives durent des semaines et des mois. Ils disent qu'il n'y a pas d'eau dans les barrages, alors qu'il pleut", se plaint à IPS, Alice Bekoko, un cadre de la commune de Douala V.
Les problèmes énergétiques du Cameroun étaient perceptibles avant la reprise de la SONEL par les Américains. Mais la cession par l'Etat, de l'entreprise à l'Américaine 'AES Sirocco Corporation', en juillet 2001, avait rencontré, dans le pays, un courant opposé à la vente, selon lequel un pan du patrimoine national venait d'être cédé aux étrangers.
(AES est basée à Arlington, en Californie, aux Etats-Unis).
Christian Penda Ekoka, économiste consultant au 'Business Development Services' basé à Yaoundé, a dit à IPS que "la décision de privatiser la SONEL était une émanation de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI)". Suite à la crise économique commencée en 1987, les deux institutions financières avaient demandé au Cameroun de "privatiser un certain nombre de grandes entreprises publiques ou parapubliques, dont la SONEL, dans le cadre de ce qu'on avait appelé Plan d'ajustement structurelà", explique à IPS, Ekoka. Selon lui, la Banque mondiale et le FMI estimaient que la SONEL n'était pas dirigée suivant les principes de la bonne gouvernance. AES-Sirocco Corporation a racheté 56 pour cent du capital de l'ancienne société d'Etat, y compris les installations nationales et son fonds de commerce de 400.000 abonnés, à 7,5 millions de dollars. Cet argent a été reversé au Trésor public et 44 pour cent du capital avaient été répartis entre l'Etat, des privés nationaux et les employés de la nouvelle entreprise devenue AES-SONEL.
Quelques mois après, le Cameroun a commencé à vivre ses premiers délestages graves. François Maze, directeur du développement à AES-SONEL déclare à IPS : "Le problème que nous vivons est tributaire de la longue saison sèche qui a cours dans ce pays depuis quelques années". Selon des responsables de l'entreprise, les pluies, qui tombent, n'arrosent pas toujours les régions du bassin de la Sanaga, principal fleuve, long de 918 kilomètres, sur lequel ont été construits les deux barrages du pays, à Edéa et Song-Loulou, à environ 200 km de Yaoundé, la capitale camerounaise.
Ensuite, les dirigeants de AES-SONEL évoquent l'ensablement des barrages. Les sources énergétiques du Cameroun sont à dominance hydraulique; soit 83 pour cent de l'offre nationale pour une puissance de 752,42 mégawatts (MW); et 17 pour cent de source thermique, soit 148,58 MW. Au total, une puissance totale installée de 901 MW, mais le rendement réel est bien en dessous à cause de la sécheresse des barrages. Au cours des dix dernières années, la saison sèche s'est accrue, réduisant considérablement le niveau des eaux dans les fleuves qui alimentent les deux barrages. Le fleuve Sanaga prend sa source dans le nord du Cameroun, où la saison sèche dure six mois. En outre, les précipitations diminuent d'année en année et l'avancée du désert est une menace réelle dans cette zone.
Paul Owona, médecin à l'hôpital Laquintinie de Douala, se souvient d'un drame : "L'an dernier au mois de mars, lors d'une intervention chirurgicale, nous avions perdu un patient sexagénaire des suites d'une coupure brusque d'électricité. Selon Owona, les "générateurs de l'hôpital sont en panne depuis des années". "J'ai perdu le tiers de mon chiffre d'affaires", affirme à IPS, Jacques Nlend, directeur d'exploitation à la Société africaine des bois (SAB), ajoutant que "33 employés ont été mis en chômage technique".
La "Note de conjoncture" de la Banque des Etats de l'Afrique centrale (BEAC) publiée à la fin juin, ainsi q'une étude conjointe du Groupement inter patronal du Cameroun (GICAM) et du Syndicat des industriels du Cameroun (SYNDUSTRICAM) dont IPS a obtenu une copie, relèvent qu'au premier semestre 2004, en raison des délestages, le taux de croissance au Cameroun s'établirait à 4 pour cent d'ici à la fin de l'année. Ce qui est en deçà des 4,2 pour cent et 4,8 pour cent enregistrés en 2003 et 2002 respectivement. Douala concentre, à elle seule, les deux tiers des industries du pays et c'est la ville la plus touchée par le déficit énergétique. La crise énergétique a eu des conséquences désastreuses sur l'économie, notamment la perte d'emplois.
Le secrétaire exécutif du GICAM, Martin Abéga, a expliqué à IPS que "fin juin 2004, la baisse des effectifs était estimée à près de 3,7 pour cent dans tous les secteurs, mais surtout dans l'industrie forestière où, suite à l'arrêt de certaines unités de production, la perte d'emplois se situe à au moins 23,1 pour cent tandis que la masse salariale globale est de l'ordre de 6,5 pour cent dans tous les secteurs de l'économie".
"Ça me désole tout cela, quand j'y pense", déclare Calvin Obam, directeur administratif et financier à la Société des bois du Cameroun (SBC).
"Voyez-vous, j'ai l'impression que la crise énergétique de notre pays est tout simplement souhaitée par la Banque mondiale qui ne veut pas que des solutions durables soient apportées à ce problème. Pourquoi refuse-t-elle de financer la construction de grands barrages? Ce que AES-SONEL fait maintenant à Limbé, pour combien de temps cela va-t-il tenir? Il est temps qu'on construise le grand barrage sur les chutes de Natchigal", commente Obam.
Une autre centrale à base de gaz naturel est prévue à Kribi, une ville portuaire sur la côte atlantique, mais elle sera exploitable entre 2006 et 2007.
Mohammadou Diop, économiste à la représentation de Banque mondiale à Yaoundé, répond : "Nous n'avons jamais refusé de financer les grands barrages. Nous nous appesantissons sur les études d'impact sur l'environnement sans lesquelles le projet ne peut être viable". Diop rappelle la déclaration du vice-président de la Banque mondiale pour la région Afrique, Callisto Madavo qui, en visite au Cameroun, en mai 2003, avait dit indiqué : "La centrale thermique de Limbé et celle à gaz de Kribi étaient d'importance capitale et meilleures pour le développement plus que les centrales hydroélectriques, en dépit du potentiel élevé de ces dernières. Une usine hydroélectrique mise sur pied ne peut commencer à produire le courant qu'après neuf ou dix ansà Nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre aussi longtemps".
Depuis le début de cette année, AES-SONEL a lancé les travaux de construction d'une centrale thermique à fioul d'une puissance de 90 MW pour une valeur de 47 milliards de FCFA (environ 88,679 millions de dollars US), à Limbé, une ville maritime, dans le sud-ouest, à quelque 60 km de Douala.
La mise en service est prévue à la fin juillet. Ce qui est loin de combler les attentes car l'offre actuelle est de 600 MW, alors que la demande nationale est de 750 MW. Pour autant, la volonté de AES-SONEL ne convainc pas certains. Ils reprochent à l'entreprise de vouloir réaliser essentiellement des profits sans faire des investissements. Pierre Maga Ekoule, de la direction du développement de AES-SONEL rejette l'accusation de profit facile. "Nous respectons le contrat de concession signé avec le gouvernement du Cameroun qui prévoit que AES-Sirocco produira, transportera et distribuera l'électricité pendant une période de 20 ans. Ce contrat nous oblige à augmenter le nombre d'abonnés du pays de son niveau actuel de 400.000 abonnés à 13 millions. C'est ce que nous faisons", affirme-t-il à IPS.
"Depuis l'arrivée des Américains, le prix du kilowatt heure d'électricité est passé de 60 FCFA (11 cents US environ) à 75 FCFA (14 cents US environ)", indique à IPS, Flore Ngamen, du Mouvement national des consommateurs (MNC), une organisation non gouvernementale. Le contrat de concession entre l'Etat et AES-SONEL prévoyait une hausse du prix de 8 pour cent sur quatre ans, à partir de 2003. Mais AES a imposé une augmentation des tarifs dès décembre 2002.
"J'ai l'impression qu'on ne veut rien faire qui s'inscrive dans la durée", affirme à IPS, Seidou Njoya, professeur d'économie à l'Université de Douala. "Le vrai problème si jamais on veut véritablement aider les Camerounais", dit-il, "c'est qu'il faut rétablir un équilibre offre-demande durable et promouvoir la contribution des énergies renouvelables : le solaire, la biomasse (à base des déchets) et l'éolienne…". Mais Njoya n'est pas optimiste, estimant que l'absence de bases juridiques et de mesures incitatives de la part du gouvernement, "limite le développement de ces sources d'énergies dont les vertus sont mondialement reconnues en matière de protection de l'environnement et d'adaptabilité technologique et financière".
Toutefois, "le gouvernement a pris ses responsabilités pour trouver une solution définitive à la crise énergétique, à travers la construction prochaine des barrages de Lom-Pangar, Natchigal et Memvéelé", a expliqué à IPS, Henry Kibuh Tume, ministre des Mines, de l'Eau et de l'Energie. Pour l'instant, aucune indication n'est encore fournie sur la date de construction desdits barrages, ni sur leur coût. Mais des responsables du ministère et AES-SONEL affirment que leur édification résorbera le déficit énergétique actuel.

