Le Sommet Social Mondial 2025 ne doit pas être une occasion manquée

GENÈVE et NEW YORK, le 29 mai 2025 – Des rumeurs circulent au siège de l’ONU, selon lesquelles le Deuxième Sommet Mondial pour le Développement Social, qui se tiendra à Doha du 4 au 6 novembre 2025, ne suscite pas d’ambitions. Diplomates et initiés évoquent une certaine « fatigue du sommet » après un calendrier chargé de conférences mondiales : le Sommet sur les ODD de 2023, le Sommet de l’Avenir de 2024 et la 4ème Conférence Internationale sur le Financement du Développement de juin-juillet 2025. À cette lassitude s’ajoute la montée effrayante du discours anti-droits et de la résistance politique de certains gouvernements, qui assombrissent les efforts multilatéraux. Pour certains, simplement obtenir un accord qui soit multilatéral suffit. Par conséquent, le premier texte (en anglais) de la Déclaration Politique du Sommet Social manque de l’ambition nécessaire pour faire face aux multiples crises sociales auxquelles notre monde doit faire face.

Isabel Ortiz

Nombreux sont ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme : il nous faudra plus que de vagues promesses d’engagement renouvellées; il nous faut un programme robuste pour remettre l’humain au centre des préoccupations politiques. Les enjeux sont de taille. Le monde a profondément changé depuis le premier Sommet Social historique de Copenhague en 1995. Les dirigeants mondiaux ont alors reconnu la nécessité d’un développement centré sur l’humain. Aujourd’hui, l’urgence s’est accrue de manière exponentielle dans un monde fracturé et instable. Les populations sont confrontées à de multiples crises qui s’amalgament : une polycrise post-pandémique, notamment une crise du coût de la vie qui poussent des millions de personnes dans la pauvreté, la priorité donnée à l’assistance aux entreprises au détriment du bien-être des populations, une érosion rapide de la démocratie entraînant des disparités stupéfiantes, une urgence climatique qui s’intensifie, et une crise de l’emploi de longue durée qui risque de s’aggraver de façon spectaculaire avec le recours à l’intelligence artificielle (IA). La confiance dans les gouvernements et les institutions multilatérales s’érode, le mécontentement social et les manifestations se multiplient, et les inégalités à l’intérieur et entre les pays ont atteint des niveaux grotesques. Une Déclaration timide trahirait ceux qui dépendent des Nations Unies et font confiance à son modèle d’équité et de dignité humaine.

Ne s’étant pas tenu depuis une génération, le Sommet est une occasion unique pour les gouvernements et l’ONU de remédier au grave malaise social et de motiver un réengagement mondial en faveur de la justice sociale et de l’équité. Pour cela, la Déclaration politique du Sommet Social doit aller au-delà d’un simple discours ambitieux ; elle doit définir des actions contraignantes, assorties d’engagements explicites, pour bâtir des sociétés qui fonctionnent pour tous et apportent la prospérité à tous, dans plusieurs domaines afin de :

    • Réduire les inégalités de revenus et de fortunes, qui érodent profondément la cohésion sociale, la gouvernance démocratique et le développement durable ;

    Odile Frank

    • Faire de la justice de genre un fil conducteur de la Déclaration : un Sommet Social qui ne donne pas la priorité à l’égalité des genres trahira la moitié de la population mondiale et manquera à sa mission de garantir les droits humains, la dignité et le développement durable ;
    • Fournir des services publics universels et de qualité en s’engageant à mettre en place des systèmes financés et fournis par l’État, en mettant clairement l’accent sur la protection des travailleurs du secteur public et l’élimination des obstacles à des services de qualité, dans le cadre d’investissements publics solides, fondés sur un financement plus équitable, et en inversant les mesures d’austérité et les coupes budgétaires à l’aide ;
    • Vérouiller le financement du développement social pour le protéger des coupes budgétaires, des privatisations et des financements mixtes, et inverser les effets néfastes des mesures d’austérité, des privatisations/PPP et de la marchandisation des services publics, notamment leur impact négatif sur l’accessibilité financière et physique, la qualité et l’équité des services publics ;

    Gabriele Koehler

    • Lutter contre la précarité des revenus croissante en investissant dans le travail décent, en garantissant les droits et les normes du travail, et en mettant en place des systèmes et des socles de protection sociale universelle ;
    • Réglementer et taxer la technologie de manière équitable. Alors que l’IA génère une richesse privée sans précédent, on estime que 40 % des emplois pourraient être perdus à cause de l’IA d’ici 2030, les postes administratifs (principalement occupés par des femmes) étant confrontés à un risque de suppression presque trois fois plus élevé. Les gouvernements doivent remédier aux impacts sociaux négatifs de l’IA, tels que les suppressions d’emplois et la concentration des richesses, en prévoyant des mesures de protection sociale adéquates pour les personnes touchées par les pertes d’emploi et en taxant les profits générés par l’IA afin de redistribuer les bénéfices à la société ;
    • Promouvoir une économie des soins favorable aux femmes, privilégiant le bien-être plutôt que la croissance du PIB ;
    • Aller au-delà de la croissance du PIB, reconnaître les limites des paradigmes centrés sur la croissance et s’engager en faveur de politiques favorisant la durabilité écologique et le développement équitable ;
    • Évaluer systématiquement et régulièrement les impacts sociaux et les effets distributifs des politiques économiques, notamment en ventilant les données au moins par sexe et par groupe de revenus ; si l’analyse révèle que la majorité de la population ne sont pas les principaux bénéficiaires des politiques économiques ou que les acquis sociaux et les droits humains sont compromis, les politiques doivent être révisées afin d’assurer un développement équitable ;
    • Assurer une mobilisation des ressources juste et durable, s’engager en faveur d’une fiscalité progressive, éliminer/réduire la dette illégitime, lutter contre les flux financiers illicites et recueillir des contributions adéquates des entreprises à la sécurité sociale et autres options de financement possibles ;
    • Lutter contre les mouvements anti-droits et anti-genre, et réaffirmer les engagements mondiaux en faveur des droits humains et de la démocratie.

Faisons de ce Sommet l’occasion de prendre date pour le choix de la dignité et de la justice sociale au lieu de la passivité et de la médiocrité. Nous savons que nous devons nous efforcer d’obtenir des engagements plus ambitieux. Le Sommet Social Mondial de 2025 ne doit pas être une occasion manquée.

Isabel Ortiz, directrice de Global Social Justice, a été directrice à l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et à l’UNICEF, et cadre supérieur à l’ONU et à la Banque Asiatique de Développement.

Odile Frank, secrétaire exécutive de Global Social Justice, a été directrice de l’Intégration Sociale à l’ONU et cadre supérieur à l’OCDE, à l’OIT et à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Gabriele Koehler, membre du conseil d’administration de Global Social Justice et de Women Engage for a Common Future (WECF), a été cadre supérieur à la ONU CESAP, à la CNUCED, au PNUD et à l’UNICEF.