Questions – Réponses: Pourquoi Nous Devons Investir dans l’Éducation des Enfants au Burkina Faso en Crise

La correspondante IPS Jamila Akweley Okertchiri s’entretient avec YASMINE SHERIF, directrice d’Éducation Sans Délai (ECW), à propos du nouveau programme pluriannuel qui vise à fournir une éducation à plus de 800 000 enfants et adolescents dans les zones touchées par la crise au Burkina Faso

ACCRA, le 22 janvier 2021 (IPS) – Éducation Sans Délai (ECW) – le premier fonds mondial dédié à l’éducation dans les situations d’urgence et les crises prolongées – était sur le terrain au Burkina Faso la semaine dernière avec sa directrice, Yasmine Sherif, pour lancer un nouveau programme pluriannuel qui vise à fournir une éducation à plus de 800 000 enfants et adolescents dans les zones touchées par la crise.

L’ECW fournit actuellement 11 millions de dollars de financement de démarrage, mais 48 millions de dollars supplémentaires sont nécessaires de la part de donateurs publics et privés au cours des trois prochaines années. Le Burkina Faso, situé dans le centre du Sahel, connaît, selon l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), «la crise humanitaire et de protection qui connaît la croissance la plus rapide au monde», avec plus d’un million de personnes déplacées.

«Le Sahel central fait partie des régions en crise les plus oubliées au monde, et le Burkina Faso est l’une des crises nationales les plus oubliées au monde. ECW est pleinement engagée dans l’investissement dans l’éducation à travers le Sahel au cours des deux dernières années, en particulier au Burkina Faso, au Mali et au Niger », a déclaré Sherif à IPS lors d’un entretien téléphonique depuis Ouagadougou.

Sherif venait de rentrer de Kaya, la cinquième plus grande ville du Burkina Faso, au nord-est de la capitale, où elle a passé du temps avec des enfants, des enseignants et des familles touchés par la crise. Elle y a vu beaucoup de souffrance. «Ils s’assoient dans une chaleur pénible, essayant d’apprendre. Ils n’ont ni tentes, ni bâtiments scolaires, ni matériel scolaire. L’eau manque, l’assainissement fait défaut et ils ont fui une violence incroyable. Leurs yeux sont creux. Ces enfants souffrent », dit-elle.

Stanislas Ouaro, ministre de l’Éducation Nationale et de l’Alphabétisation du Burkina Faso, a déclaré que l’éducation dans le pays souffrait à la fois de la violence et de l’insécurité permanentes, ainsi que de la crise du COVID-19. Alors que la crise sécuritaire a entraîné la fermeture de plus de 2 300 écoles, la pandémie de COVID-19 a en outre entraîné la fermeture d’écoles à l’échelle nationale pendant plusieurs mois en 2020.

Des extraits de l’entretien suivent:

Alors que la crise sécuritaire au Burkina Faso a entraîné la fermeture de plus de 2 300 écoles, la pandémie de COVID-19 a également entraîné la fermeture d’écoles à l’échelle nationale pendant plusieurs mois en 2020. Crédit: Éducation Sans Délai (ECW)

Inter Press Service (IPS): Quel a été l’impact des premiers programmes d’urgence ECW dans les pays ciblés, en particulier au Burkina Faso?

Yasmine Sherif (YS): Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que davantage d’enfants et de jeunes sont désormais en mesure d’accéder aux écoles dans tous les pays des zones touchées par la crise. Nous voyons plus de filles, y compris des adolescentes, fréquenter l’école et cela grâce aux investissements de l’ECW qui soutiennent un ensemble holistique d’activités, de la maternelle au secondaire. Aujourd’hui, nous avons investi environ 40 millions de dollars dans ces pays et les activités que nous avons fournies comprennent la santé mentale et le soutien psychosocial, qui sont très importants pour les enfants et les adolescents touchés par une crise. Nous avons également répondu très rapidement à la pandémie du COVID-19. Nous avons été parmi les premiers intervenants au COVID-19, fournissant des installations d’assainissement et d’eau et des matériaux de construction, ainsi qu’un soutien pour des solutions d’apprentissage à distance pour les communautés.

IPS: Vous êtes actuellement en mission au Burkina Faso. À la fin de l’année dernière, le HCR a déclaré que le Burkina Faso vivait désormais la crise de déplacement et de protection qui connaissait la plus forte croissance au monde, avec plus d’un habitant sur 20 déplacé en raison de la montée de la violence à l’intérieur du pays. Plus de 2,6 millions d’enfants et de jeunes ne sont pas scolarisés au Burkina Faso, et 1,7 million d’élèves supplémentaires risquent d’abandonner l’école. Que trouvez-vous sur le terrain?

YS: Le HCR était ici en mission récemment et a appelé le monde à agir et quand ils ont lancé l’appel à agir, nous avions l’obligation d’agir. C’est pourquoi nous avons priorisé notre mission au Burkina Faso en réponse directe à l’appel du Haut-Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés.

Maintenant, que voyons-nous sur le terrain? Nous voyons un nombre élevé de communautés déplacées. Il y a un million de personnes déplacées à l’intérieur du Burkina Faso, ainsi que 20 000 réfugiés des pays voisins et nous avons aussi les communautés d’accueil où vivent beaucoup d’entre eux. Il s’agit notamment des enfants qui ont fui l’insécurité et la violence; leurs villages ont été incendiés et ils ont trouvé la sécurité dans les zones contrôlées par le gouvernement.

Nous avons visité la ville de Kaya au Burkina Faso et nous avons pu sentir qu’il y avait plus de sécurité là-bas. Mais il faut davantage de ressources pour fournir à ces enfants et jeunes l’éducation qu’ils méritent, ce qui est difficile car une zone de violence et d’insécurité constitue un obstacle à l’éducation.

Le gouvernement est très engagé, le Président, le Ministre de l’Éducation – organisations de la société civile, ONG, Nations Unies – travaillent tous ensemble dans un partenariat solide pour fournir des ressources et du personnel pour rendre l’éducation disponible dans un environnement sûr pour les enfants et les adolescents.

IPS: Comme vous l’avez mentionné, vous êtes récemment revenue d’une mission sur le terrain à Kaya. Qu’est-ce que les gens, les étudiants, en particulier les filles, vous ont dit sur la situation là-bas?

YS: Au Burkina Faso, vous voyez que les filles sont fortes mais elles sont démunies parce qu’elles n’ont pas les outils, elles sont démunies parce qu’elles n’ont pas accès à l’éducation – c’est ce que nous voyons et c’est pourquoi nous avons besoin de plus de financement. Si vous voulez autonomiser l’éducation des filles, vous devez apporter les ressources – parce que la volonté politique est là, les représentants sont là pour diriger le programme afin d’assurer un résultat collectif pour les filles – et des outils d’apprentissage. Comment peuvent-elles se focaliser et étudier dans des conditions et un environnement non sécurisés? Encore une fois, on a urgemment besoin des ressources.

IPS: Plus tôt ce mois-ci, ECW a annoncé un financement d’environ 33 millions de dollars pour le Mali, le Niger, le Sahel central et le Burkina Faso. De ce montant, 11 millions de dollars constituent une subvention catalytique pour le Burkina Faso, mais 48 millions de dollars sont nécessaires en fonds supplémentaires sur quelques années. Qu’est-ce que cela signifie en termes de portée et d’ampleur de la tâche qui reste devant?

YS: Plus nous recevons des fonds et plus nous sommes en mesure de combler le déficit de financement, plus nous pouvons atteindre la vision et l’objectif et agir. Personne ne peut dire qu’il n’y a pas de capacité à amplifier ; nous avons une grande capacité dans la société civile, dans les agences des Nations Unies et il y a une grande volonté politique du gouvernement. Il appartient maintenant aux pays les plus riches de fournir les financements nécessaires, et nous voulons qu’ils soient des partenaires car ECW est un fonds mondial où nos partenaires donateurs siègent dans notre structure de gouvernance. Nos partenaires fournissent le financement, participent à la prise de décisions et aident à financer notre vision commune d’une éducation inclusive de qualité pour les filles, pour les enfants handicapés, pour ceux qui prennent du retard.

IPS: ECW se focalise sur la collaboration avec d’autres agences mettant en œuvre les programmes de résilience pluriannuels du fonds. Quelle est l’importance de ces partenaires dans l’exécution et, finalement, dans le succès de ces programmes?

YS: Nos partenaires sont absolument essentiels – les organisations de la société civile, les agences des Nations Unies et bien sûr les dirigeants du gouvernement – ce sont eux qui travaillent parmi la population, ils font le travail sur le terrain, ils font les sacrifices. Notre travail est de faciliter et de rendre leur travail plus aisé, de mobiliser des ressources et de rassembler tout le monde. Nos partenaires sur le terrain ont la crédibilité et ils sont les sources de la solution pour les communautés qui peinent à subvenir aux besoins de leurs enfants et de leurs jeunes. Ce sont nos héros et ils nous font avancer.

IPS: Stanislas Ouaro, ministre de l’Éducation Nationale et de l’Alphabétisation du Burkina-Faso, a déclaré que la crise sécuritaire avait entraîné la fermeture de plus de 2 300 écoles et que la pandémie COVID-19 avait en outre entraîné la fermeture de toutes les écoles du Burkina Faso pendant plusieurs mois. Pourquoi la continuité de l’éducation est-elle si importante pour les enfants en situation de crise?

YS: Vous savez, lorsqu’un enfant ne va pas à l’école, lorsqu’une fille n’est pas scolarisée, elle est plus susceptible de se marier tôt, elle est plus susceptible de tomber enceinte tôt et par conséquent très susceptible de ne jamais aller à l’école. Donc, le principal impact de l’empêcher d’aller à l’école est que vous l’avez démunie. Si un garçon n’est pas scolarisé, il est plus susceptible d’être recruté dans un groupe armé, plus susceptible de prendre les armes et ce faisant, sa chance d’avoir une bonne éducation pour devenir un citoyen productif a été détruite.

Plus ils ne seront pas scolarisés au milieu de l’insécurité, de la pandémie ou de toute autre crise, plus il est probable qu’ils ne reviendront jamais et le cercle vicieux des grossesses non désirées, de la traite, du recrutement forcé, de l’extrême pauvreté et du manque de moyens de subsistance se poursuivra. C’est pourquoi tout pays touché par un conflit et une crise est important pour nous. Nous avons un ministre de l’Éducation brillant et engagé qui a fait ses études ici au Burkina Faso. Le Burkina Faso était l’un des pays les plus progressistes dans la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD) dans le domaine de l’éducation il y a cinq ans mais, à cause de la crise du Sahel et du Burkina Faso, il a reculé. Nous devons donc les ramener rapidement à l’école, nous devons assurer la sécurité des écoles, nous devons obtenir des mesures de protection contre le COVID-19, mais la clé est également de mettre fin au conflit et de restaurer la stabilité.

IPS: Les programmes de l’ECW ont accordé une attention particulière à l’éducation des filles ; pouvez-vous partager l’impact de cette décision sur les bénéficiaires?

YS: ECW s’est engagé à voir un minimum de 60 pour cent des filles à l’école grâce à l’action positive. Nous pensons que l’égalité des sexes commence par l’autonomisation des filles grâce à l’éducation et, grâce à nos investissements, nous avons vu plus de filles à l’école et nous avons également vu plus de filles fréquenter désormais l’enseignement secondaire. Il existe donc une corrélation directe entre notre action positive, notre investissement financier et le nombre de filles qui bénéficient désormais d’une éducation de qualité.

IPS: Y a-t-il autre chose que vous aimeriez ajouter?

YS: L’éducation est un investissement dans l’humanité ; nous investissons dans le génie humain, l’âme et l’esprit humains et il est plus coûteux d’ignorer cet investissement que de faire cet investissement. Investir dans un être humain et un être humain en crise est un choix moral et j’en appelle à chacun de faire le choix moral, le choix politique et le choix financier qui créeront cette récompense. Soyez humain, soyez authentique et soyez appelé à créer un monde meilleur.

Jamila Akweley Okertchiri