CONAKRY, Guinea, le 05 Mars 2019 (IPS) – Chaque année, ils sont des milliers de jeunes, de femmes et d’enfants qui tentent de rejoindre irrégulièrement l’Europe. Dans la quête de bien-être, le chemin est, pourtant, très souvent, semé d’embûches.

La traversée du désert et de la Méditerranée, les arnaques, la prison, les violences corporelles, les injures racistes, sont le lot quotidien de ces gens. Mais pourquoi risquent-ils leur vie ?

La plupart des jeunes Guinéens interrogés par notre rédaction évoquent la faiblesse du niveau de l’enseignement et la qualité de l’éducation, le chômage endémique et parfois la destruction de leurs boutiques et leurs lieux de travail pendant les manifestations politiques.

Ils affirment qu’il n’y a « aucun espoir » pour eux s’ils restent au pays face à la galère et à la misère familiale.

Certains parmi eux, nous ont également dit qu’ils rêvent d’aller en Europe pour « continuer leurs études et avoir des moyens pour soutenir leurs familles ».

L’Organisation Internationale de la Migration (OIM) a lancé dans plusieurs pays africains un projet dénommé ‘’Migrants As Messengers’’ (MAM). Son objectif est de sensibiliser les futurs candidats sur les dangers liés à l’immigration illégale. En Guinée, les migrants qui sont retournés chez eux s’investissent dans les activités de sensibilisation avec l’appui logistique et la formation de l’OIM-Guinée.

A leur retour, la plupart d’entre eux affirment à IPS qu’ils n’ont aucun problème de réintégration.

C’est le cas de Nestor Haba, un migrant revenu au pays. « Je suis sorti la tête haute. Je n’ai pas dérobé l’argent de quelqu’un avant de prendre cette route très dangereuse.  Je me suis bien réintégré ».

Par contre, Fatoumata Diallo a été la risée de certaines de ses amies. « D’autres se moquaient de moi en disant que l’Européenne est revenue mais on n’a pas vu ce qu’elle a envoyé ». Mais, « il y en avait aussi certaines amies qui m’encourageaient en disant que ce n’est pas la fin du monde », ajoute-t-elle.

La plupart des migrants interrogés ont des avis similaires. Ce qui est sûr, ils sont décidés à renoncer définitivement à toute immigration irrégulière car ils ont vécu durant des années des supplices indescriptibles.

De retour en Guinée, la plupart des migrants  se retrouvent dans des activités de sensibilisation organisées par l’OIM. Ils ont l’appui et l’accompagnement de cette organisation par le biais de formations pour interviewer les autres migrants retournés.

C’est le cas d’Abdoul Aziz Touré, jeune migrant de retour qui est passé par Gao (la route la plus difficile), qui déclare, « aujourd’hui, je peux remercier le Bon Dieu. Avant que je ne voyage, franchement, je n’avais aucun espoir, j’avais assez de problèmes ici. Mais depuis mon retour grâce à l’OIM, j’ai beaucoup d’espoir.  Avec toutes les aides que l’OIM m’a accordées, je peux espérer. Je n’ai pas eu ce que j’étais parti chercher en Occident. Mais aujourd’hui, j’espère que je l’aurai ici car les réalités m’ont montré que c’est possible de réussir ici. »

De son côté, Elhadj Mamadou Diallo évoque les raisons de son départ de la Guinée vers d’autres cieux : « je suis parti parce que je n’avais rien. Je ne faisais rien. Je ne pouvais pas rester parce que lorsque les parents te soutiennent durant tout le cycle, tu termines et restes deux ans encore dépendant de la famille. Voulant travailler pour être indépendant, il fallait sortir

Comment les migrants sensibilisent-ils la jeunesse guinéenne ?

Munis d’appareils dans lesquels est incorporé un questionnaire, les migrants profitent des grands événements à Conakry, la ville capitale, et ses environs pour sensibiliser la jeunesse guinéenne sur les dangers de l’immigration.

Ils font également des sensibilisations de porte-à-porte pour dissuader à la fois et les parents et les jeunes.  Si cette initiative est appréciée par certains jeunes et parents, il y a, par contre, d’autres qui n’en veulent rien comprendre car ils sont décidés à prendre, coûte que coûte, la route de l’immigration quel que soit le prix à payer.

IPS a suivi l’équipe de la Guinée dans ses tournées de sensibilisation dans maints endroits de la capitale Conakry.

L’agent de MAM se présente aux jeunes et explique le motif de la présence de son équipe. Il demande s’il est prêt à accepter de répondre à une série de questions dont il dispose. 

A l’occasion du match Guinée-Rwanda joué à Conakry l’année passée, Béavogui Jean, tablette en main, se présente devant un jeune. « Je suis là pour sensibiliser sur l’immigration irrégulière. Notre objectif est de vous expliquer les souffrances liées à cette aventure malencontreuse dans le désert et dans les villes d’accueil. C’est pourquoi nous venons auprès des jeunes pour sensibiliser », entame-t-il.  Ce jeune coupe court et déclare : « moi je suis occupé ».

Par contre Camara Fantamady, âgé de 23 ans, diplômé sans emploi, a accepté volontiers de répondre au questionnaire. Selon lui, il ne savait rien du projet MAM. Cependant, déclare-t-il, l’histoire des migrants retournés a changé sa perception de l’immigration. Désormais, dit-il, « si je dois voyager, j’emprunterai la voie régulière ».

Mamadou Diouldé Barry est étudiant en licence 1 dans une université privée à Conakry. Il ignore tout du projet MAM. Selon lui, il « rêve d’aller en Europe pour avoir quoi nourrir ma famille, et avoir de l’argent pour mieux vivre ».

« J’ai parlé avec des gens là-bas, ils m’ont dit que c’est mieux que chez nous ici. Même si tu ne trouves pas assez, c’est facile de trouver la nourriture. La vie est belle », affirme-t-il.

Cependant, dira-t-il, « je ne veux pas aller par le désert. La route a assez de risques. J’ai beaucoup d’amis qui sont passés par là-bas, ils m’ont dit de ne pas suivre la route-là ».   

Or, « si c’est l’avion, quand tu le prends ici pour aller au Maroc, c’est très facile. Tu as moins de problèmes et il n’y a pas de souffrances. Quand tu arrives au Maroc et que tu as de l’argent, tu ne vas pas durer ». Mais, souligne M.D. Barry, « quand tu empruntes le trajet du Niger, tu vas faire trois à quatre mois pour arriver au Maroc ou en Libye. Tandis qu’avec l’avion, tu pars au Maroc, si tu as l’argent, tu ne vas pas faire plus de deux semaines là-bas. Les gens ont dit que si tu as l’argent, tu peux prendre des bateaux plus sûrs ».

« En tout cas moi, ce qui m’intéresse, c’est d’entrer en Europe quelle que soit la route », conclut-il.

Dans la même lancée, Nestor Haba déclare : « nous profitons des grands événements pour transmettre des messages de sensibilisation pour dissuader les jeunes guinéens et éviter d’autres drames. Les jeunes veulent qu’on leur partage notre histoire ». Mais, déplore-t-il, « en Guinée, il y a peu de jeunes qui renoncent à l’immigration irrégulière,  mais il y a d’autres qui disent qu’en Guinée, ça va mieux pour eux ».

Mohamed Camara, 37 ans, compte aller en Occident. Mais, avec les conseils et les informations promulguées par les agents de MAM, il promet désormais de partir par la voie légale s’il gagne les moyens.

« Moi, je veux aller en Europe », révèle-t-il. Avant de dire qu’il connait les difficultés qu’il y a en empruntant la route du Niger. « Avec les informations reçues concernant la route du Gao ou du Niger sur les tracasseries en cours de route, je refuse de m’y aventurer. Mes amis qui sont passés par ces localités m’ont dit qu’ils ont vécu l’enfer. La soif, la faim, les arrestations, le brigandage, toutes sortes de brimades, étaient leur compagnon de tous les jours ».

La sensibilisation porte-à-porte…

IPS a suivi les migrants dans leur sensibilisation porte-à-porte à Lansanayah Barrage, un quartier de la haute banlieue de Conakry. Durant cette journée de sensibilisation, l’équipe a rendu visite à des foyers, des jeunes autour du thé, et dans les bars.

Une dame d’une soixantaine d’années (qui a requis l’anonymat), a encouragé l’équipe à continuer la sensibilisation. « Moi, je n’ai aucun candidat ici. Je suis contre l’immigration irrégulière », a-t-elle dit, après avoir demandé aux hôtes de prendre place au niveau de la terrasse de sa maison. Elle affirme que le gouvernement seul ne peut pas résoudre le phénomène. Pour cette sexagénaire : « ce que les Guinéens fuient, les autres utilisent cela pour rester dans leur pays ».

Pour Mohamed Conté, étudiant en Licence 3 soutient, « les jeunes Guinéens sont conscients des risques de la migration irrégulière mais tiennent à voyager », confirmant ainsi les propos de Nestor selon lesquels « certains jeunes sont déterminés à aller. Mais, nous faisons de notre mieux. Nous leur disons que c’est très dangereux ».