SEATTLE, Etats-Unis, 10 août (IPS) – D’une forteresse vieille de plusieurs siècles, sur l’île de Gorée, au large de Dakar, Jean Ronel Noël, un jeune ingénieur haïtien, contemplait l’Atlantique à travers un portail qui, autrefois, conduisait plusieurs Africains rendus esclaves sur les navires négriers.
«Finalement, on va à la “porte du voyage sans retour”», a écrit Noël dans un blog. «Mon sang bout sans arrêt, chair de poule après chair de poule. J’ai failli craquer! Donc c’est par là que mes ancêtres sont passés. La Porte de l’enfer! Il y a deux choses infinies, disait Einstein, l’univers et la bêtise humaine».
Néanmoins, quand Noël est arrivé au Sénégal, il regardait plus vers l’avenir que vers le passé. Il avait apporté avec lui des clés technologiques qui pourraient, croyait-il, ouvrir les portes d’un entrepôt riche en énergie renouvelable, et en fin de compte un modèle de développement plus durable et autosuffisant pour Haïti et d’autres pays pauvres.
Une entreprise sénégalaise, qui se spécialise dans les installations d’énergie solaire, KAYER, avait invité Noël et le technicien Frantz Derosier à visiter cette nation, à l’extrémité ouest de l’Afrique de l’ouest, pour enseigner à ses employés comment fabriquer les panneaux photovoltaïques, qui transforment la lumière du soleil en électricité.
Noël et son partenaire Alex Georges sont les fondateurs d’ENERSA – Énergies renouvelables S.A. [http://enersahaiti.com], qui compte une vingtaine d’employés. ENERSA fabrique des lampadaires solaires et d’autres types d’équipements solaires, en utilisant des panneaux solaires qu’ils assemblent du début à la fin. Ils comptent un millier de tels réverbères installés dans plus de 50 municipalités à travers Haïti.
À la suite du tremblement de terre catastrophique du 12 janvier 2010, qui a coupé l’électricité à la zone métropolitaine de Port-au-Prince, ces lampadaires étaient les seules sources publiques de lumière dans certaines localités. Le choc sismique a détruit aussi une grande partie de l’usine d’ENERSA, mais tous les employés ont survécu et l’entreprise a pu relancer la production en quelques mois.
Pendant les neuf jours que Noël et Derosier ont passé au Sénégal, une ancienne colonie française comme Haïti, ils ont effectué une semaine de formation avec KAYER. La formation s’est déroulée au siège d’une confédération de paysans dans la ville de Mekhe, à environ 100 kilomètres de Dakar, la capitale sénégalaise. Les sessions ont produit les premiers panneaux solaires «faits au Sénégal». La collaboration continue, disait Noël, portera sur la conception et la fabrication au Sénégal de produits solaires, y compris les lampadaires.
Le projet a été rendu possible par la collaboration d’une organisation française à but non lucratif, Solidarité internationale pour le développement et l'investissement [www.sidi.fr], qui offre un soutien financier aux institutions de micro finance, et de l’École polytechnique féminine [http://www.epf.fr] à Paris. Au cours de leur voyage de retour, les haïtiens ont fait escale à Paris pour se réunir avec des spécialistes français d’énergie solaire et des étudiants en génie de ces organisations, et pour soumettre à des essais deux des panneaux qu’ils avaient fabriqué avec leurs homologues sénégalais.
Le voyage, pour Noël, était une expérience réussie de la coopération Sud-Sud. Il a écrit dans un courriel: «Le Sénégal a un marché potentiel pareil à celui d’Haïti – il y a beaucoup de communautés rurales. ENERSA et KAYER établiront un partenariat pour travailler sur des projets au Sénégal». Bien que le Haïtien reconnaisse beaucoup de choses en commun entre Sénégal et Haïti, il a estimé que les Sénégalais ont un plus grand sentiment de citoyenneté.
Durant leur séjour, les Haïtiens ont connu un entrepreneur haïtien-canadien qui habite au Sénégal et qui, lui aussi, a proposé de produire des panneaux photovoltaïques là. Noël a déclaré qu’ENERSA souhaitait également développer cette relation.
À certains égards, le voyage au Sénégal portait une signification différente pour chacun des deux Haïtiens. Noël était déjà un voyageur aguerri. Après le lycée en Haïti, lui et son copain Georges étaient partis au Canada pour étudier le génie et les affaires à l’École polytechnique de Montréal, une école de génie. Leurs diplômes en main, ils ont décidé de rentrer à Haïti pour donner quelque chose en retour à leur pays. Après un cours de fabrication de panneaux photovoltaïques donné par Richard Komp [http://www.skyheat.org], un professeur retraité de l’Etat de Maine, aux Etats-Unis, ils se sont mis d’accord sur la production d’équipements solaires.
Pour Derosier, le plus jeune des deux, le vol sur Dakar via Paris était sa première ascension en avion. Noël a noté dans son blog que Derosier s’est maintenu étonnamment calme, même dans la turbulence d’une tempête tropicale rencontrée peu après le décollage. Derosier et la majorité des autres employés d’ENERSA sont des jeunes de Cité Soleil, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti, où les emplois sont rares. ENERSA les a formés pendant quelques semaines dans l’électronique et la fabrication des métaux, et leur verse un salaire bien au-dessus du taux courant en Haïti, où la majorité lutte pour survivre avec un ou deux dollars par jour.
Pour tous les deux Haïtiens, quand même, la visite au Sénégal est devenue un voyage sentimental pour renouer les liens de manière positive avec un continent qui exerce toujours une influence profonde sur la conscience de leur peuple.
Pour les Africains enlevés et transportés comme esclaves pendant les 17ème et 18ème siècles vers la colonie française de Saint-Domingue comme on l’appelait à l’époque, la Guinée (leur nom en Afrique occidentale) représentait une patrie spirituelle à laquelle quelques-uns croyaient qu’ils retourneraient après la mort, en voyageant au-dessous de la mer.
La Révolution haïtienne a vaincu des généraux de Napoléon et a jeté hors du pays les colons français en 1804, donnant naissance à la première nation indépendante d’Amérique latine et la première République créée par des esclaves africains qui se sont libérés.
Beaucoup d’entre eux parlaient encore des langues africaines, dont des éléments ont été fusionnés avec le français et d’autres langues pour former le créole, la 'lingua franca' parlée par tous les Haïtiens. Les religions africaines ont survécu à travers le vodou, qui se pratique toujours par beaucoup d’Haïtiens. Et quand on écoute les rythmes des tambours et voit les danses d’une messe chrétienne dans la campagne, on ne peut douter que les Haïtiens ont préservé des liens culturels très étroits avec le continent mère.
Le pèlerinage à la forteresse de la petite île de Gorée s’est révélé pour Noël une expérience qu’il recommanderait à tous les habitants des Amériques ayant des racines africaines. «Voir la Maison des esclaves, c’est quelque chose de spécial, c’est voyager à travers l’histoire. Mes ancêtres y étaient il y a des siècles».

