ABIDJAN, 22 fév (IPS) – La crise postélectorale, que traverse la Côte d’Ivoire depuis bientôt trois mois ainsi que la décision de l’Union européenne (UE) de suspendre les importations du cacao ivoirien, font subir de lourdes pertes aux producteurs de ce pays d’Afrique de l’ouest.
Selon les producteurs de cacao, cet la crise politique et les sanctions européennes ont également favorisé une fuite de leurs récoltes vers des pays frontaliers, même ceux qui ne sont pas producteurs. A la date du 15 février 2011, selon la Bourse café-cacao (BCC), ce sont 400.000 tonnes de fèves de cacao qui étaient bloquées dans les deux ports du pays – Abidjan et San-Pedro – en attente d’exportation vers les pays européens. “Chaque jour qui passe expose cette production à la pourriture. C’est donc un énorme manque à gagner de près de 40 milliards francs CFA (environ 80 millions de dollars) qui se profile à l’horizon pour nos producteurs”, affirme Adrien Kouamé, exportateur du regroupement des coopératives de l’ouest de Côte d’Ivoire. Kouamé ajoute à IPS que quelque 500.000 autres tonnes de cacao sont également en attente d’évacuation dans les zones productrices et pourraient connaître le même sort. “Moi qui suis une simple productrice à Duékoué (ouest du pays), qu’ai-je à avoir avec la politique pour qu’on refuse de m’acheter mes 35 tonnes?”, demande Blandine Gloudoueu. “Je n’ai que ce revenu annuel de 25 millions FCFA (environ 50.000 dollars) pour faire vivre ma famille de 20 membres. Alors comment vais-je me sortir d’une telle situation de blocage?”, ajoute-t-elle. En plus de faire les frais des sanctions européennes, les producteurs ivoiriens de cacao s’insurgent également contre la fuite de leurs produits vers les pays limitrophes, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Togo. “Nous avons mal à entendre que des pays comme le Mali déclare une production de 100.000 tonnes de cacao, alors qu’il n’était qu’à 8.000 tonnes en 2004. Que le Mali annonce une production de 100.000 tonnes est ahurissant”, fustige Joseph Kouamé Yao, président du syndicat agricole des producteurs individuels et coopératives de Côte d’Ivoire. La BCC estime que 170.000 tonnes de cacao sortent illégalement du territoire ivoirien pour être vendues à partir des pays limitrophes, ce qui représente une perte estimée à 17 milliards FCFA (environ 34 millions de dollars). Selon Yao, “des pisteurs véreux” parcourent ces dernières semaines les zones de production pour acheter à “vil prix” avant de s’enfuir par des voies détournées et vendre les produits dans ces pays frontaliers. Mais, la situation profite aussi au Ghana, le voisin de l’est et principal concurrent de la Côte d’Ivoire, avec une production annuelle de 800.000 tonnes de cacao, explique Yao. Les producteurs ivoiriens soutiennent que quelque 29.000 tonnes de cacao ont pu atteindre frauduleusement le Ghana. “Avec la crise, ils (les acheteurs) proposent de nous acheter le kilogramme à 500 FCFA (environ un dollar) voire 450 FCFA (0,9 dollar), alors que le prix bord champ annoncé par le gouvernement pour la campagne actuelle est de 1.100 FCFA (2,2 dollars)”, relève à IPS, Arouna Singo, producteur à Vavoua (centre-ouest). “Certains d’entre nous cèdent sous la pression, alors que c’est quasiment deux fois en dessous la valeur”. Pour Karim Soumahoro, acheteur à San-Pedro (sud-ouest), “nous sommes dans un contexte où il y a des risques de perdre son investissement. Ceux qui grugent les producteurs se disent qu’ils ne peuvent pas acheter au prix normal, car il peut arriver que leurs achats soient arrêtés par la douane au moment de sortir du pays, ou qu’ils ne trouvent même pas de repreneurs (exportateurs)”. Soumahoro ajoute à IPS que “tant que la situation sociopolitique ne s’améliore pas, les risques de fuite de cacao seront énormes parce que des producteurs ont énormément besoin d’argent et livreront leurs récoltes au premier venu”. Le 17 février, Singo, Gloudoueu, Kouamé et une centaine d’autres producteurs étaient à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Ils ont manifesté, en brûlant du cacao devant les locaux de la délégation de l’UE, pour demander la levée des sanctions prises contre la Côte d’Ivoire et la fin de “l’esclavage économique dans lequel les paysans sont contraints”. “Nous nous inquiétons d’un génocide voilé. Cela pourrait emporter les populations du pays dans la mesure où le cacao constitue le maillon essentiel et vital de l’économie ivoirienne”, déclare Georges Bléhoué Aka, président du Conseil national des sages de la filière café-cacao (CNS). Bléhoué et les producteurs dénoncent par ailleurs la “discrimination de la communauté internationale entre le nord ivoirien qui produit le coton et l’anacarde et qui ne connaît pas de restrictions, alors que le sud, pour le café et le cacao, subit des sanctions économiques”. Interrogée au téléphone lundi après-midi et mardi matin, 22 février, la délégation de l’UE à Abidjan n’a pas fait de commentaires par rapport à ces accusations. La Côte d’Ivoire produit quelque 1,2 million de tonnes de cacao par an. Avec le café, le binôme – qui représente 48 pour cent des recettes d’exploitation du pays, selon la douane ivoirienne – fait vivre directement ou indirectement six millions de personnes sur environ 17 millions d’habitants.

