ABIDJAN, 24 déc (IPS) – Pendant trois jours, Ousmane Traoré, 25 ans, a fait la clinique privée du quartier populeux d’Abobo, au nord d’Abidjan. Souffrant de blessures par balles à la tête et à l’abdomen, suite aux manifestations de l’opposition ivoirienne, il a été obligé de quitter l’hôpital principal de Treichville, au sud d’Abidjan, faute d’assistance.
“Lorsque la police a tiré sur moi, un homme m’a emmené à l’hôpital pour le traitement. Je saignais beaucoup”, déclare Traoré. Cependant, après 30 minutes d’attente, il n’avait toujours pas été soigné. Un docteur a reconnu qu’on lui avait ordonné de ne pas s’occuper des manifestants blessés.
Traoré estime qu’il n’était pas le seul dans cette situation. Une douzaine d’autres manifestants blessés ont été obligés de chercher le traitement ailleurs, puisque les services de santé du gouvernement ont refusé de les traiter.
Lamine Tiote a perdu un ami en raison de l’indifférence du personnel de l’hôpital local. “Le meilleur ami de mon quartier est mort le dimanche. Nous avons attendu à l’hôpital pendant des heures pour être soignés. Malheureusement, il a succombé à ses blessures dans mes bras”, a–t–il expliqué. “J’ai juste crié à l’aide mais personne ne m’a entendu. C’était incroyable”, a–t–il ajouté avec amertume.
Ousmane Traoré et Lamine Tiote font tous deux partie des “blessés pouvant encore marcher”, qui ont été touchés à la suite des protestations pour le départ du président en exercice, Laurent Gbagbo. Selon les Nations Unies, 50 personnes, jusqu’à l’heure actuelle, ont été tuées lors de ces échauffourées.
L’Union africaine et la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'ouest (CEDEAO) ont exigé la démission de Gbagbo. Selon Amnesty International, des témoins oculaires ont déclaré qu’au milieu des menaces des forces de sécurité, le traitement médical a été refusé aux manifestants gravement blessés pendant les manifestations de masse de la veille à Abidjan.
“Cela n’est pas juste. Nous avons déjà reçu des vingtaines de blessés parmi les membres des forces de sécurité. Malgré nos services limités, nous assistons tout le monde”, a déclaré Gabriel Beugré, directeur de l’hôpital militaire d’Abobo, qui a également à sa charge le traitement de trois manifestants de l’opposition.
Au début de cette semaine, la télévision nationale a diffusé une visite du ministre de la Santé du gouvernement de Gbagbo aux blessés de l’hôpital. Depuis les élections du 28 novembre, le pays est demeuré dans un climat tendu. Quatre jours après la tenue des élections, la Commission électorale indépendante (CEI) a publié les résultats provisoires, avec Ouattara obtenant 54 pour cent des voix et Gbagbo 46 pour cent.
Le Conseil constitutionnel a contesté l’institution; pour son président, Paul Yao N'Dré, la CEI n’avait pas suivi les directives établies. Le jour suivant, N'Dré a annulé les résultats provisoires de la CEI, déclarant Gbagbo gagnant avec 51 pour cent des voix contre 49 pour cent pour Ouattara.
Gbagbo et Ouattara ont prêté serment en tant que présidents, dans l’espace de quelques heures l’un après l’autre, chacun formant son gouvernement. On craint de plus en plus que la dispute entre Gbagbo et Ouattara, reconnu gagnant de l’élection au niveau international, fasse basculer à nouveau le pays dans une guerre civile.
La fermeture des frontières et les affrontements internes actuels entre les partisans des deux présidents, ont entravé l’entrée des produits alimentaires dans le pays, ce qui a conduit à une augmentation des prix des denrées alimentaires.
Avec l’instabilité politique actuelle, les civiles vivent non seulement avec la menace de la violence, mais aussi avec la cherté du marché. “Nous ne pouvons rien obtenir sur le marché. Les prix des produits alimentaires ont augmenté de 50 à 75 pour cent”, s’est plainte Catherine Kouassi, habitante de Yopougon, au nord de la capitale.
On estime que la hausse des prix des produits alimentaires est due aux difficultés d’approvisionnement et d’accès aux divers marchés de la capitale économique ivoirienne. “Les camionneurs ont décidé d’augmenter les coûts de transport, ce qui entraîne une hausse des prix des produits en vente”, a déclaré Rosine Tah, pendant qu’elle achetait des aubergines et des ignames.
Au marché du Plateau Dokoui, un tas de dix aubergines est actuellement vendu à un dollar US contre 50 cents il y a un mois. Un kilogramme de viande coûte entre 2,50 et trois dollars. “Si nous ne faisons pas attention, les gens ne pourront pas s’offrir à manger les jours qui viennent”, prévient Thomas Konan, un analyste économique d’Abidjan.
Un conducteur de taxi, Raoul Kodjo, 35 ans, attend toujours que la situation redevienne normale. “Depuis une semaine, mon entreprise s’est arrêtée brutalement. Mais les ressources diminuent à la maison. Nous devons trouver une solution politique miracle pouvant nous sortir de cette crise. Autrement, les gens seront dans l’angoisse ici”, a–t–il souligné.
Le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), aurait augmenté depuis ses fournitures de secours pour accueillir les réfugiés fuyant la crise postélectorale en Côte d’Ivoire et elle pourrait maintenant prendre en charge jusqu’à 30.000 personnes.
Adrian Edwards, porte-parole du HCR a déclaré: “Au cours de ces quelques derniers jours, le HCR est en train de renforcer ses dispositions d’urgence pour la Côte d’Ivoire compte tenu de l’instabilité persistante qui y règne”.
Avant le week-end, nous avons transporté par avion des fournitures supplémentaires au Liberia et en Guinée, provenant de notre stock de réserve d’urgence à Copenhague. Nous sommes prêts à l’heure actuelle pour faire face aux besoins de 30.000 réfugiés au maximum”, a–t–il ajouté.

