ECONOMIE: "Une Afrique australe sans frontière, c’est de l’utopie"

WINDHOEK, 24 août (IPS) – Les projets d’intégration économique régionale de l’Afrique australe ne sont pas ancrés dans la réalité.

Tel est l’avis des organisations de la société civile qui tiennent une réunion parallèle au sommet de la Communauté de développement d’Afrique australe dans la capitale namibienne de Windhoek.

Interdite par le gouvernement namibien de marcher et d’exprimer son mécontentement lors de la rencontre des Chefs d’Etat de la SADC les 16 et 17 août, la société civile a organisé un “sommet du peuple” dans la cathédrale catholique de la ville pour discuter des accords commerciaux et de l’intégration économique régionale.

“Une Afrique australe sans frontière, c’est de l’utopie”, déclare l’analyste du commerce, Dot Keet, du Centre d’information alternative et de développement (AIDC), basé en Afrique du Sud. “L’accord de libre-échange de la SADC de 2008 n’a pas été signé par tous les Etats membres. Mieux, il n’est pas en vigueur”.

L’union douanière prévue pour être lancée en 2010 a été mise en veilleuse parce que la région n’est pas prête.

Le programme d’intégration économique régionale, qui prévoit une union monétaire en 2015 et une monnaie commune en 2018, n’a pas pu avancer en partie à cause des priorités divergentes des Etats membres de la SADC, selon Keet et autres analystes de la société civile.

“Le Botswana veut être cette plaque tournante des affaires et des services financiers, en comptant sur son système juridique solide et son accès au marché de l’Afrique du Sud”, explique Keet. “Des pays comme le Lesotho et le Swaziland cherchent désespérément à maintenir l’aide qu’ils reçoivent.

“Certains pays avancent plus rapidement que d’autres avec la libéralisation, ce qui a des effets dramatiques sur la région”.

Selon Keet, “le commerce est extrêmement déséquilibré actuellement. Par exemple, pour tous les 20 produits que l’Afrique du Sud exporte en Zambie, un seul revient. Une zone de libre-échange (ZLE) fonctionnelle aggravera cette situation. Les pays à économies plus fortes profitent des pays plus faibles qui ont peu à offrir”.

En outre, les accords de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne (UE), stipulent que la libéralisation de 85 pour cent des lignes tarifaires facilitera mieux l’entrée des produits européens dans la ZLE. “Cela multipliera les déséquilibres commerciaux existants”, déclare Keet.

Les commerçants transfrontaliers de la région, qui ont récemment obtenu une exonération fiscale sur les expéditions de moins de 500 dollars, pourraient être gravement affectés par différents régimes tarifaires dans la zone de la SADC, soutient-il.

“Le Mozambique est en train de libéraliser rapidement les tarifs, ce qui peut causer des problèmes aux commerçants qui essaient d’importer des biens en Afrique du Sud qui a un régime tarifaire différent. Les responsables frontaliers feront subir aux commerçants d’intenses interrogatoires et examineront de plus près l’origine des produits”.

Le coordonnateur de la Campagne du millénaire des Nations Unies, Thomas Deve, déclare: “pas un seul pays de la région n’est satisfait de l’allure du développement. Au lieu de mobiliser des ressources à travers le commerce, la libéralisation a entraîné la désindustrialisation et d’énormes pertes d’emplois, avec une augmentation du nombre de pauvres dans la région”.

La Campagne du millénaire des Nations Unies a pour finalité la mobilisation du soutien populaire pour la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement des Nations Unies.

Les représentants de la société civile soutiennent que le processus d’intégration économique doit être dépouillé de beaux discours politiques et développé depuis la base.

Rumbidzai Masango du Réseau pour la justice économique (EJN), un projet de l’Association des conseils chrétiens d’Afrique australe (FOCCISA), déclare: “La SADC n’est pas prête pour les ambitieuses étapes actuellement amorcées. L’introduction d’une seule monnaie dans un avenir proche renverrait les pays comme l’Afrique du Sud et la Namibie 10 ans en arrière.” La FOCCISA est une organisation oecuménique travaillant avec 11 conseils nationaux d’église en Afrique australe.

“La région doit établir des normes minimales relatives à des objectifs d’inflation, aux déficits budgétaires et aux politiques monétaires”, ajoute-t-elle. “Il est important d’assurer la stabilité des pays avant de marier les différentes économies”.

“La région doit avancer rapidement pour la mise en place de stratégies communes là où elle peut. Le secteur du transport et des communications est un domaine où des progrès peuvent rapidement se réaliser. Mais, nous avons aussi vraiment besoin de stratégies sur la gestion de l’eau, la sécurité alimentaire et la fourniture énergétique”, convient Keet.

Même une politique industrielle commune, comme s’efforce de faire l’Afrique du Sud présentement, n’est pas hors de portée”, pense Keet.

L’urgente survie économique de la région dépend de l’harmonisation des politiques et d’une position de négociation commune avec l’UE et autres blocs commerciaux, soutiennent les experts en commerce.

La domination apparente de l’Afrique du Sud dans la SADC ne doit pas être un obstacle, déclare Keet. “Vous ne pouvez pas vous débarrasser de l’Afrique du Sud d’un coup de baguette magique. Les autres pays peuvent plutôt se mettre ensemble pour donner un contrepoids”, suggère-t-il.

“Ils doivent négocier une charte sur l’investissement transfrontalier, en régulant les bénéfices que les sociétés sud-africaines peuvent rapatrier. Pretoria accueillera cela puisque ça allègera certaines pressions politiques”, poursuit Keet.

“Ce sommet des Chefs d’Etat délivrera les beaux discours habituels. Ce que je voudrais vraiment voir est que les Etats de la SADC viennent ensemble dans les discussions et négocient comme un bloc”, confie-t-il.

“Tant que nous n’avons pas déterminé notre propre position dans la région sur certaines questions vitales telles que les taxes d’exportations, la protection des industries naissantes, les règles d’origine et ainsi de suite, il ne peut y avoir d’APE finaux”, ajoute-il.

“L’intégration économique sera progressive, croissante et fondée sur une géométrie variable dans les différents secteurs”, soutient Keet, qui pense que le système de préférences au niveau de l’UE –actuellement objet de dures négociations- disparaîtra progressivement.

“Et puis, nos produits devront rivaliser avec ceux du reste du monde.” Masango l’appelle une situation inextricable: “Les pays sont contraints de signer pour le développement futur, pourtant l’intégration économique régionale que les APE sont censés offrir ne s’installe pas manifestement”.

Par exemple, certaines dispositions, telles que celles sur la pêche, sont contradictoires aux objectifs de développement des pays”, soutient Masango. “Les Européens veulent venir pêcher dans les eaux tout le long des côtes africaines et vendre le poisson avec un énorme profit en Europe.

“Mais, d’autre part, il est souvent impossible pour les pays africains d’exporter eux-mêmes du poisson à cause des exigences phytosanitaires élevées. Comment cela peut-il être du commerce équitable?”, demande-t-elle.