YAMBA, Congo, 16 août (IPS) – Furieuse et d’une allure titubante, la houe sur l’épaule, Mouila Bouanga, une femme âgée de plus de 60 ans, tente de rattraper des jeunes qui viennent de mettre le feu sur la brousse près de son champ. “Ils ont détruit tous mes écobuages” fertilisants, s’écrie-t-elle.
Comme tous les autres agriculteurs de Yamba, une localité située au sud-ouest de Brazzaville, la capitale congolaise, Mouila Bouanga pratique en saison sèche des écobuages (mottes de terre enrobant des herbes et des racines) pour fertiliser le sol et réaliser de bonnes récoltes de patate douce, de maïs, de petits pois et d’igname. Mais leur grande crainte demeure les feux de brousse.
“Dès que la savane brûle, les agriculteurs ne peuvent plus travailler, car il n'y a plus d'herbe, et il faut attendre l’année prochaine”, explique Jean Claude Ngouari, agriculteur à Yamba.
“Là, j’ai tout perdu”, déclare à IPS, Mouila Bouanga, toujours affolée, toute l'herbe fraîche autour de son champ ayant brûlé, avec les premiers écobuages qu'elle avait faits.
A Nsongi, dans le bassin agricole de Bouansa, dans le sud-ouest de ce pays d’Afrique centrale, le feu vient de détruire sur son passage une dizaine de champs de manioc et de petits pois. “Ici, le feu m’a détruit un hectare de manioc et un demi-hectare de gombo”, se plaint Dominique Moukala, agriculteur.
Les feux de brousse sont souvent allumés par des chasseurs et autres pyromanes. La chasse est ouverte au Congo dès le mois de mai. En juin, commencent les feux de brousse alors que l’herbe est encore très grasse. “Les chasseurs, précipitant la capture des hérissons et des rats, brûlent les savanes sans tenir compte de saisons agricoles», déplore Hubert Kokolo, habitant à Yamba.
“Ce sont des paresseux qui mettent le feu à la savane, empêchant les laborieux de travailler”, affirme à IPS, Gabriel Nsemi, le sous-préfet de Yamba, qui vient d’entretenir les chefs des villages sur le phénomène des feux de brousse.
“Depuis des années à Yamba, les populations ne brûlent plus la brousse avant septembre. Mais, suite aux plaintes récurrentes des agriculteurs, j’ai pris des mesures sévères pour faire subir la rigueur de la loi à tout pyromane qui se fera prendre”, prévient Nsemi.
Le sous-préfet a menacé de faire arrêter les pyromanes, mais cette mesure ne convainc pas les paysans, car depuis toujours, l'Etat ne les a jamais aidés dans ce sens. Et la loi ne prévoit rien contre ceux qui brûlent les champs d'autrui.
Dans le Pool, une région voisine de Brazzaville, les paysans sont également désemparés par les feux de brousse. “Nous pratiquons l’agriculture sur brûlis avec un peu d’herbe enfouie sous la terre. Mais pour réussir cela, il faut une vraie course avec les feux de brousse, sinon, on perd la saison”, indique Bernadette Louvissa, une paysanne de Loulombo.
“Avec ces feux précoces, il n’y aura même pas la possibilité de ramasser les champignons pendant les pluie”, selon Prosper Mayembo, directeur départemental de l’environnement dans le Pool.
Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les savanes représentent 36 pour cent de la superficie du Congo. La plupart d’entre elles volent en fumée entre juin et septembre. “Il n’y a pas de statistiques disponibles, mais toutes les savanes brûlent au Congo en saison sèche”, affirme à IPS, Antoine Ngoma Bakana, directeur de la recherche, développement, encadrement et vulgarisation au ministère de l’Agriculture.
Des paysans se plaignent auprès des agents agricoles. Mais, l’action de l’Etat n’arrête pas le phénomène. “Il n’y a aucune mesure pour prévenir ou réparer les dégâts. Notre action consiste à sensibiliser les paysans à créer des couloirs de deux mètres pour séparer leur champ de la grande savane”, avoue Ngoma Bakana.
“L’Etat n’a rien prévu pour dédommager ceux qui perdent des champs”, affirme Gaston Foutou, directeur de la Conversation et des écosystèmes naturels.
“Les populations sont délaissées à elles-mêmes. En juillet dernier, une agricultrice a été tuée dans son champ à Mangiri par les feux de brousse, et l’Etat n’a rien fait”, souligne à IPS, Virgile Safoula, secrétaire général de l’organisation non gouvernementale (ONG) Environnement, développement et initiatives communautaires (EDIC).
Mais, les paysans s'organisent eux-mêmes. “Il y a deux semaines (fin-juillet), les chefs terriens ont condamné une famille à me refaire mes deux hectares de manioc brûlés, et à me verser environ 50 dollars d'amende”, explique à IPS, Madeleine Mpata, une agricultrice de Bouansa.
“Généralement, les règlements se font à l’amiable dans les villages. C’est une technique qui marche bien et qui dissuade plusieurs pyromanes”, reconnaît Foutou.
“Ils sont nombreux à venir nous voir pour les feux de brousse. Quand c'est un coupable docile, nous réglons le cas, mais si c'est un bandit, nous demandons au plaignant de saisir la police”, déclare à IPS, Joseph Loussoukou, chef de terre à Bouansa.
“Même la police ne retrouve pas le coupable, c’est difficile de savoir d’où part le feux”, indique Ngoma Bakana.
Pour protéger leurs champs de feux, certaines coopératives ont créé des brigades de surveillance. “Nous nous relayons chaque jour du matin au soir. Un champ de canne à sucre a failli être brûlé ici, mais nous avons empêché le feu de prendre de l'ampleur”, témoigne Jacob Massala, chef d’un groupement de Bouansa.
Des ONG aident également les agriculteurs. “Nous créons des rideaux d’arbres pour empêcher que le feu atteigne les champs. Dans nos pépinières, il y a des arbres pare-feu comme le flamboyant et le 'leucaena leucocephala' pour faire face aux feux de brousse”, explique Safoula de EDIC, ajoutant: “Nous sommes limités par les moyens pour apporter l’information et ces produits aux opérateurs agricoles”.

