AFRIQUE: Pénurie de compétences pour la santé de la reproduction

NAIROBI, 17 août (IPS) – Dr Geoffrey Kasembeli dit avoir travaillé près de sept ans sans un jour de repos: cela montre la gravité de la pénurie de gynécologues obstétriciens au Kenya. Une situation similaire prévaut sur l’ensemble du continent, un symptôme de la faiblesse des soins de santé de la reproduction en Afrique.

Partout en Afrique, il y a une grave pénurie de spécialistes de la santé de la reproduction des femmes. “J'avais l'habitude de travailler littéralement pendant plusieurs mois sans repos parce que j'étais le seul gynécologue dans l'hôpital”, déclare Dr Paul Mitei, l’un des deux spécialistes de la santé de la reproduction en service dans la province de Nyanza au Kenya. “Même si d'autres médecins et les sages-femmes peuvent aider, il existe des services spécialisés importants dont un gynécologue doit s’occuper; alors, cela signifiait que je devais être à l'hôpital pendant de longues heures et des jours de suite”. Le professeur Joseph Karanja de l'Université de Nairobi appartient à une association régionale des gynécologues obstétriciens en Afrique orientale et australe. L’Ouganda et la Tanzanie comptent chacun près de 200 de ces spécialistes pour des populations de 33 et 45 millions d’habitants respectivement, indique-t-il. La Zambie en compte 50 pour ses 13 millions d’habitants. Le Lesotho peut se vanter de seulement deux ou trois pour ses quelque deux millions d’habitants. Le répertoire médical de la Namibie indique 13 gynécologues. A Oshakati, à 750 kilomètres de Windhoek, la capitale namibienne, Dr Innocent Mavetera peut s’identifier à la race de ses homologues du Kenya. “Nous ne sommes pas assez nombreux, c'est pourquoi il y a maintenant une situation où des médecins généralistes font des césariennes, profitant de la pénurie critique, augmentant les chances de complications au cours de l'opération”, a-t-il souligné. “Nous travaillons à la limite de nos possibilités, et sommes toujours très pris. Je suis déjà très occupé jusqu'à la fin d’octobre et cela désavantage des malades”. Le Kenya compte seulement 340 gynécologues agréés qui desservent une population de 38 millions d’habitants. Karanja affirme que la pénurie de ce personnel hautement qualifié est aggravée par la répartition inégale du peu qui est disponible. “Avec si peu de spécialistes, cela signifie que les femmes dans les zones rurales et périurbaines n'ont pas accès à un gynécologue parce que les quelques-uns qui sont disponibles sont concentrés dans les zones urbaines et ils sont chers”, déclare Karanja. Seule une infime proportion de femmes africaines ont accès à des soins médicaux qualifiés pour une gamme variée de questions de santé de la reproduction, y compris le cancer du col de l'utérus, les problèmes de fertilité, ou la chirurgie reconstructive pour soigner des conditions comme la fistule. Cette pénurie a également un impact sur la réduction des taux de mortalité infantile et maternelle – dans la plupart des pays, les femmes les plus susceptibles de développer des complications et d’avoir besoin d’une intervention de haut niveau sont aussi celles qui ont peu de chances d'accéder en temps opportun à ces soins. A Windhoek, Dr E.W. Lisse a déclaré à IPS: “Nous n'avons pas assez de gynécologues dans le pays, en particulier dans les hôpitaux publics. Dans les cas d'urgence, les malades doivent être transférés sur de longues distances avant d’obtenir un traitement. L'impact est surtout sur la population indigène qui ne bénéficie pas non plus d’une aide médicale et ne peut pas payer les gynécologues du privé”. Lorsque les agents de santé, les sages-femmes et les infirmières sont incapables d'offrir les soins nécessaires, ils sont tenus d’orienter les femmes vers des centres de niveau supérieur. Le temps est le facteur prioritaire, par exemple quand une femme en couches ou après accouchement saigne, mais un grand nombre n’arrive jamais à atteindre un hôpital de référence lointain. “Dans les cas d'urgence, vous devez avoir des dispensateurs de soins qui peuvent rapidement détecter les signes de danger et qui savent exactement comment réagir. Certains de ces cas qui sont amenés à l'hôpital de référence se terminent souvent par la mort, mais si la bonne décision avait été prise au début, la vie de la femme aurait été sauvée”, explique Mitei. La pénurie d’agents de santé est un phénomène mondial. Pendant que les pays riches d'Europe et les Etats-Unis peuvent se permettre d'attirer du personnel avec un salaire lucratif, les pays africains ne peuvent pas souvent rivaliser avec eux et perdent le nombre limité de personnel qualifié. Ceux qui sont prêts à travailler pour les hôpitaux publics tels que Mitei et Kasembeli sont confrontés à de longues heures pour un salaire beaucoup plus bas que celui payé en Occident ou dans le secteur privé. Si les gouvernements sont déterminés à atteindre les objectifs de développement sur la mortalité maternelle et la santé de la reproduction des femmes, ils devront trouver des moyens pour améliorer le nombre de compétences ainsi que leur répartition dans le service de santé publique. Karanja est d'accord avec le point de vue de l'Association des gynécologues obstétriciens du Kenya selon lequel le gouvernement devra redoubler d'effort pour former des cliniciens et des sages-femmes afin qu'ils soient en mesure d'effectuer plusieurs opérations qui étaient auparavant l'apanage des gynécologues/obstétriciens pour améliorer les soins de santé de la reproduction. *Patience Nyangove à Windhoek a contribué à ce reportage.