DEVELOPPEMENT – ZIMBABWE: "Disputer les os aux chiens"

BULAWAYO, Zimbabwe,, 19 juil (IPS) – “Les gens se moquent de moi, disant que je dispute les os aux chiens, mais ces railleries ne me découragent pas”, déclare Sibongile Mararike, sans la moindre rancune.

Cette femme de 36 ans, seul soutien de famille et mère de quatre enfants, est à l’affût des os à travers la ville tentaculaire de Bulawayo, se trainant péniblement le long des rues des banlieues densément peuplées par la classe ouvrière, avec un sac sale sur l’épaule.

Ambulante, Mararike fouille à des endroits aussi variés que les dépôts d’ordures et les habitations, ramassant des os qu’elle revend aux usines de transformation de Bulawayo, la seconde ville la plus grande du Zimbabwe ayant deux millions d’habitants.

Au cours des années, les os ont été acheminés depuis la table à manger des gens jusqu’aux usines de recyclage et diverses industries informelles au Zimbabwe. Les problèmes socioéconomiques de la dernière décennie ont appris aux collectionneurs d’os comme Mararike une sorte de créativité qui leur a permis d’apprécier la valeur de ces mêmes os absents de leur repas.

Les moments d’abondance signifient que beaucoup d’os tombent de la table, pour ainsi dire, fournissant un revenu à Mararike. Cependant, beaucoup de choses ont changé au cours des deux dernières décennies comme la viande – sur une liste de produits de base – a disparu des tables à manger. La viande est devenue un luxe que beaucoup ne peuvent s’offrir.

Pour Mararike, qui appartient à l’un de ces nombreux ménages pauvres qui n’ont aujourd'hui de viande qu’en des occasions spéciales, les os ont une portée différente.

Elle a appris à quel point la vie peut être cruelle au Zimbabwe, malgré l’euphorie avec laquelle la formation d’un gouvernement d’union nationale a été saluée en 2009. Les espoirs de création d’emploi n’ont rien donné. Les agences humanitaires ont annoncé que le nombre de Zimbabwéens en quête d’assistance alimentaire va augmenter en 2010 jusqu’à la moitié de la population.

“Je ne veux pas que mes enfants connaissent la pauvreté dans laquelle ils vivent mais je n’y peux rien. Je ne veux pas ramasser des os tel que je le fais mais chaque sou que j’y gagne change quelque chose”, explique Mararike.

Elle envoie ses enfants scolarisés à la collecte d’os après les classes. “Ils sont maintenant habitués à cela puisqu’ils savent que c’est de là que l’argent vient”, déclare-t-elle, ignorant la possibilité de mise en garde judiciaire de la part des militants opposés au travail des enfants.

Mararike se met en relation avec certaines familles qui peuvent encore aller à la boucherie. Ces familles stockent les os qui restent de leurs repas, et elle les ramasse une fois par quinzaine ou une fois par mois selon le poids. Elle a un poids précis à atteindre au niveau de l’usine de recyclage des os.

Seules quelques entreprises pareilles sont encore à Bulawayo. Il y a eu une diminution du nombre de personnes vendant des os en raison de la chute dans la consommation de la viande. “Nous n’avons plus beaucoup de personnes venant ici pour vendre leurs ossements comme cela se faisait à la fin des années 1990”, témoigne Topson Mwale, un vieux routier travaillant dans l’usine qui achète les os.

Un kilogramme coûte environ 0,3 dollar US.

Les os d’animaux passent par un processus à travers lequel ils sont broyés pour ensuite servir à fabriquer des tasses en porcelaines ersatz, des assiettes, des théières, et des assiettes de dîner, entre autres choses, a expliqué Mwale.

Les sabots de vache (connues sous le nom de “amangqina” dans la langue vernaculaire Ndebele) sont appréciés ici par beaucoup comme un plaisir gastronomique. Ils fournissent également des moyens de subsistance aux commerçants informels tels que Gift Ncube, âgé de 29 ans, qui apparemment recycle presque tout ce qui lui tombe sous la main pour en faire des objets culturels attrayants.

“Je collectionne les sabots de vache dans les maisons, les pubs et les cuisines mobiles pour les transformer en bibelots, ce qui me permet de leur donner une nouvelle vie sous forme de salières, de tabatières, de porte-clés, entre autres”, explique l’autodidacte Ncube.

“Ces objets se sont révélés populaires avec les touristes”, déclare-t-il à IPS de son stand à l’extérieur de l’imposant hôtel de ville de Bulawayo, construit pendant la période coloniale, où lui et autres jeunes hommes sont devenus l’incarnation permanente des industries culturelles.

Avec ses dreadlocks, Ncube a trouvé une source de revenu dans le commerce d’articles fabriqués à la main. Il grave des images en peintures rupestres africaines sur les sabots de vache, ce qui rend impossible de savoir qu’autrefois ces objets faisaient vraiment partie d’une vache vivante qui respirait.

Le collègue de Ncube, Japhet Tshuma – qui a un diplôme de troisième cycle mais qui a trouvé que son commerce est plus lucratif qu’un emploi formel – déclare que les sabots, au cours des années, lui ont fourni une source de revenu de la façon la plus improbable, sinon étrange. “Les gens ne croient pas que ces objets sont fabriqués à base de sabots de vache”, dit Tshuma en riant.

“Nous gagnons notre vie en vendant des ossements”, dit-il avec un sourire entendu, ajoutant qu’il fait parfois le long voyage à travers la ville touristique du pays ainsi que le centre touristique des chutes Victoria pour vendre ses articles.

L’hôtel de ville de Bulawayo est devenu la Mecque du touriste et du chasseur de bibelots. On peut voir les randonneurs nettoyer leurs objets. “Bien sûr, nous leur expliquons en quoi sont réalisés ces objets faits à la main et cela suscite plus leur intérêt à acheter”, déclare Tshuma.

Au milieu des difficultés économiques, les quelques familles qui peuvent encore s’offrir de la viande donnent des moyens de subsistance à Mararike, Tshuma et autres – même si elles en sont inconscientes.

“Les Zimbabwéens ont appris à eux-mêmes qu’il n’y a rien qu’on ne puisse vendre. La vente des os est simplement l’une des choses qui met en évidence le désespoir des gens”, souligne Peter Sifelani de l’Association des commerçants informels de Bulawayo.