SANTE-TCHAD: La lutte antipolio implique même les chefs de quartier

N’DJAMENA, 30 avr (IPS) – De zéro cas de polio en 2004, le Tchad s'est retrouvé avec 66 cas de poliovirus sauvage en 2009, selon le ministère de la Santé et l’OMS. Une situation difficile à expliquer puisque depuis des années, le Tchad et ses partenaires multiplient des campagnes de vaccination pour bouter la poliomyélite hors du pays.

Paradoxalement, le Tchad se trouve être l’un des plus touchés parmi 16 pays d’Afrique de l’ouest et du centre, la situation étant déclarée endémique depuis fin 2009. Douze cas ont été enregistrés pendant le premier trimestre de 2010, selon 'Global Polio Eradication Initiative'.

Selon Dr Salomon Garba Tchang, coordonnateur du Programme élargi de vaccination, à chaque campagne de vaccination, ce sont au total 2.125.655 enfants de zéro à cinq ans qui reçoivent des doses de vaccin sur l’ensemble du vaste territoire tchadien, ce qui représente 18,02 pour cent de la population. Le Tchad étant frontalier avec le géant Nigeria dont certaines autorités religieuses dans le nord du pays ont pendant longtemps refusé de s'engager dans la lutte contre la polio, la recrudescence peut s'expliquer par l'effet de contamination dû au contact entre populations dans les zones frontalières, d'où les 66 nouveaux cas de polio découverts en 2009.

La stratégie, qui consistait à déployer une grande équipe de vaccinateurs sur le terrain pour vacciner les enfants du matin au soir pendant une ou deux semaines d’affilée, a évolué. La nouvelle donne implique les chefs de quartier et de carré et leur population dans la lutte contre la polio. En dehors de la vaccination synchronisée, la vaccination de routine se fait à tour de rôle dans les districts et non plus de manière simultanée. Le chef de carré, qui est censé connaître le nombre exact de sa population, se fait accompagner d’une personne de sa zone; les deux se chargent de vacciner les enfants de 5 heures du matin à 10 heures. L’opération, qui se fait en une journée, est répétée toutes les deux semaines, soit quatre journées de vaccination en 45 jours. La campagne actuelle durera du 1er avril au 15 mai prochain.

Par exemple, Ardepdjoumal est un quartier cosmopolite situé au centre de N'Djamena, la capitale tchadienne, mais peuplé surtout des communautés Haoussa et Borno. Il est composé de 11 carrés. Diane Nelmall Koïdéré, infirmière d'Etat y exerce dans un centre de santé depuis cinq ans. Elle supervisait par le passé, à chaque campagne de vaccination contre la polio, une équipe de cinq à 10 vaccinateurs qui se déployait pour administrer le vaccin à environ 5.000 enfants dans la zone. En général, il n'y a aucune difficulté majeure pour les mères d'avoir accès au vaccin qui est gratuit. Toutefois, Koïdéré affirme que certains parents refusent de faire vacciner leurs enfants sous prétexte que "le vaccin rendrait stérile" ou encore qu'il serait "financé par des sectes" et donc susceptible d’inoculer d'autres maladies à leurs enfants. De tels préjugés, s'ils sont répandus, influent négativement sur la campagne de vaccination contre la polio. Les mêmes préjugés avaient eu cours dans un passé récent au Nigeria pendant plusieurs années, notamment dans les Etats musulmans du nord, favorisant la prolifération du poliovirus dans ce pays et chez ses voisins. Mais, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) se réjouit des progrès accomplis dans la vaccination des enfants contre la polio aussi bien au Nigeria que dans les Etats voisins ces dernières années. D'autres parents en ont simplement marre, estimant que si le vaccin est vraiment efficace, on n'aurait pas dû l’administrer aux mêmes enfants plusieurs fois, à toutes les campagnes. Les plus sceptiques n’admettent pas la gratuité du vaccin dans la mesure où pour un mal de tête, ils doivent acheter du paracétamol. Lorsque que le vaccinateur est confronté à ce type de barrières et de raisonnements, il en appelle à son superviseur. Si ce dernier n'arrive pas à persuader les parents de faire vacciner l'enfant, il fait recours à la police municipale qui intervient, souvent de manière draconienne pour "imposer" la vaccination. C'est le cas de Harine, une jeune femme de 18 ans habitant le quartier Moursal, qui a été conduite manu militari à la police lors de la campagne synchronisée parce qu’elle a refusé de faire vacciner sa fille. Devant le chef de brigade, son enfant a été vacciné de force et elle-même a payé une amende de 3.000 francs CFA (environ 6,25 dollars). Assabé Bimba, la cinquantaine, joue le rôle de conseillère à Walia, un quartier résidentiel de N’Djamena. "Faites vacciner vos enfants, mes sœurs; si moi, je devais jouer avec la santé de mes enfants, sur les neuf que Dieu m'a donnés, peut-être que deux ou trois seraient infirmes…", plaide-t-elle auprès des femmes qui hésitent à faire vacciner leurs enfants.

Chérubin Ndiglengar, 21 ans, intervient, pour la troisième année, comme vaccinateur dans la lutte contre la polio. Il regrette que la campagne ne soit pas étendue sur toute l'année, car, dit-il, c'est en grande partie avec les 5.000 FCFA (environ 10,40 dollars) gagnés à chaque journée de vaccination qu'il paie la location de sa chambre et finance une partie de ses études. Auparavant, il faisait le commerce de faux médicaments, mais persuadé du danger qu’ils représentent pour la santé de la population, il a abandonné cette activité. La nouvelle stratégie de vaccination est la même en ville comme en province. En province, ce sont les chefs de village qui assurent le succès de cette opération qui s’avère plus efficace, selon les vaccinateurs. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et l'OMS s’associent toujours au gouvernement tchadien dans la lutte antipolio. Des posters géants affichés partout et des spots publicitaires télévisés et radiodiffusés montrent le degré de cette mobilisation, mais la principale interrogation demeure: à quand la fin de la polio au Tchad?