KORHOGO, Côte d’Ivoire, 26 mars (IPS) – La question identitaire, qui était à l’origine de la rébellion armée en septembre 2002, refait surface aujourd’hui et pourrait augmenter les risques de blocage du processus de paix en Côte d’Ivoire.
Situé dans le quartier résidentiel de Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, le bureau régional de la Commission électorale indépendante (CEI) était toujours vide le mercredi (24 mars) malgré l’élection de Youssouf Bakayoko comme nouveau président national de la CEI. Aucune activité officielle n’y est menée et les agents trouvés sur les lieux disent attendre des instructions de la hiérarchie.
Pourtant, un séminaire de mise à niveau des commissaires centraux sur le processus électoral, initié par le nouveau président de la CEI, s’est déroulé du 17 au 19 mars afin de relancer le processus électoral, bloqué depuis l’affaire de fraude et manipulation présumées dénoncées par le chef de l’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo en janvier dernier, au sujet d’une liste électorale de 429.000 noms.
C’est à la suite de ce contentieux que le président Gbagbo avait dissous la commission électorale et le gouvernement. Cette double dissolution avait poussé l’opposition ivoirienne à organiser des marches de protestation soldées par une dizaine de morts et des actes de vandalisme à l’intérieur du pays.
A propos des 429.000 cas litigieux de la liste électorale provisoire, les Forces nouvelles (ex-rebelles) ont demandé, le 20 mars à Bouaké (centre du pays), devant des journalistes, que les cas de décès et de demandes de nationalité invalidées soient retirés du contentieux.
«La loi ivoirienne dit que les étrangers qui sont nés sur la terre ivoirienne avant les indépendances ont la possibilité de devenir des Ivoiriens quand ils le veulent, et les juridictions, qui existent à l’intérieur du pays, ont la possibilité de statuer sur ces cas litigieux afin de donner leur verdict», a déclaré Yacouba Ouattara, président régional du Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH) et de la plateforme de la société civile du nord de la Côte d’Ivoire. «Les politiques doivent éviter de mettre le pied là où des pouvoirs sont donnés aux juridictions pour trancher», ajoute-t-il à IPS.
Ouattara estime qu’aucun Ivoirien de naissance ou naturalisé ne peut admettre qu’un simple citoyen vienne le spolier de sa nationalité en retirant son nom de la liste parce qu’il existe des juridictions pour faire ce travail.
A cet égard, il a révélé qu’à Divo, dans le sud du pays, des gens d’origine étrangère dont les parents sont installés depuis les années 1940, donc devenus ivoiriens nés avant les indépendances en 1960, ont obtenu la nationalité selon la loi ivoirienne.
«Alors, si d’autres personnes admettent mal cela et ont organisé des violences, c’est une manière de renier la loi ivoirienne» qui accepte et reconnaît la nationalité ivoirienne de ces gens d’origine étrangère lointaine, a-t-il expliqué. Ouattara a déclaré qu’il «a peur que cela soit un désordre généralisé qui, un jour, si les politiciens n’y prennent garde, pourrait générer encore un problème identitaire» poussant les gens frustrés à avoir des réactions «souvent incontrôlées». «Nous avons des institutions judicaires qui fonctionnent, et la législation ivoirienne prévoit que des cas conflictuels, litigieux soient traités par les juridictions… Il faudrait que ces juridictions soient totalement indépendantes», dit-il.
Laciné Koné, président local du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix de Korhogo et coordonnateur du Rassemblement des républicains, un parti de l’opposition, a indiqué à IPS : «Ce n’est pas mauvais de signaler des gens connus qui se sont fait enrôler frauduleusement, mais il faut le faire avec des preuves auprès de la juridiction compétente et non crier à la face de la personne mise en cause car ceci est de la provocation».
Pour sa part, Souleymane Sanogo, originaire de Ferkessedougou, dans le nord de la Côte d’Ivoire, et commerçant de marchandises diverses à San Pedro une ville du sud du pays où il réside depuis une quarantaine d’années, a confirmé à IPS sa radiation de la liste électorale provisoire de cette localité sous prétexte qu’il serait d’origine étrangère. «Malgré la présentation de la carte nationale d’identité de mon père aux juges, j’ai été rejeté».
Selon Sita Coulibaly Yétidenin, une femme ingénieur des ponts et chaussées originaire du nord, «les Ivoiriens doivent se mettre au-dessus de ces bassesses au risque de plonger davantage la population dans la souffrance».
«Pourquoi les ressortissants des autres pays de la sous-région, tels que le Ghana et le Liberia qui ont les mêmes patronymes Koffi ou Doué que les Ivoiriens de l’ouest et de l’est du pays, ne sont-ils pas taxés d’étrangers, et c’est uniquement les Ivoiriens du nord qui font frontière avec le Mali, le Burkina Faso et la Guinée Conakry qui sont considérés comme des étrangers venant de ces pays africains?», demande-t-elle. De son côté, Adama Bambara Coulibaly, un opérateur économique, estime que le problème identitaire a toujours frustré tout un peuple parce qu’il se sent rejeté. Ouattara du MIDH affirme que son mouvement des droits humains, appuyé par l’ambassade du Canada, travaille sur la question identitaire dans les villes d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne au sud, Bouaflé et Man (ouest), Bouaké (centre), et Katiola (nord du pays), où ce problème est récurrent, afin de rétablir les gens – qui en sont victimes – dans leurs droits.

