KIGALI, 27 mars (IPS) – Au Rwanda, les enfants violés, souvent tenus au silence par leurs familles qui ont peur du déshonneur, traînent durablement les séquelles de ces agressions. Rares sont les structures qui prennent en charge psychologiquement ces jeunes victimes, notamment des filles dont le nombre ne cesse d'augmenter.
Sur les bancs du hangar du service de consultations psycho-sociales à Muhima (Kigali), de nombreux adultes, notamment des femmes, et des enfants attendent d’être accueillis. Dr Jean-Paul Mahoro, clinicien en santé mentale dans ce service, qui consulte dans l'un des bureaux, déclare recevoir au moins une victime de viol sexuel par semaine.
Les spécialistes en santé mentale et les défenseurs des droits de l’enfant s’inquiètent de ce que le nombre des enfants violés augmente, affirmant que les cas signalés restent rares. “Dans la plupart des cas, les viols sont faits par les gens proches de la famille. Cette dernière n’ose pas les dénoncer sous prétexte de ne pas causer la honte dans la famille. Les familles protègent ainsi le violeur au détriment de la victime”, souligne Ignacienne Mukarusanga, une psychopathologue. Traumatisés tôt ou tard Il y a deux ans, une petite fille de six ans de Gitarama a été violée par un homme en long tricot près de l’école : “Chaque fois qu’elle voit quelqu’un de sexe masculin, sale et en long tricot ou quelque chose qui y ressemble, elle s'affole et part en courant”, témoigne sa maman. Les conséquences de ces agressions sexuelles peuvent être immédiates ou plus tardives : “L’enfant peut détester son père qu’il identifie à son agresseur ou sa mère parce qu’elle ne l’a pas protégée”, explique Mukarusanga. “À l’âge adulte, il peut considérer son corps comme un dépotoir et se lancer facilement dans la prostitution, par exemple. Son corps est alors comme un instrument de plaisir. Dans l’autre cas, il peut ne plus avoir envie du sexe opposé, ce qui peut le pousser à ne pas se marier ou avoir un foyer instable”.
Mukarusanga souligne aussi qu’à force d’être obligés de se taire dans une société qui cache de telles exactions, ces enfants ne viennent que tardivement consulter un médecin après avoir déjà beaucoup souffert du viol : dépressions, sentiments de dégoût de la vie, manque de confiance, maux de tête et peur persistante. “Nous suivons une fille violée à cinq ans puis à 15 ans, mais qui n'en a parlé qu’à 20 ans”, confie Dr Mahoro.
Punir le coupable ne suffit pas Le pays ne dispose pas de centres spécialisés dans les problèmes de viol. Mukarusanga estime qu'au lieu de se contenter de punir les agresseurs, “l’État devrait créer des centres d’accueil spécialisés qui traiteraient les conséquences sur ces enfants, mais les coupables devraient également recevoir un traitement psychologique afin de pouvoir se décharger émotionnellement”.
La loi du 28 avril 2001 relative au droit et à la protection de l’enfant contre les violences, inflige aux coupables de viol sur un enfant des peines allant de 25 ans de prison à la perpétuité et une amende de 100.000 francs rwandais (FWR) à 500.000 FWR (de 175 à 870 dollars US)). Pourtant, les réparations matérielles prévues également par la loi semblent ne pas être effectives. “Les violeurs sont souvent des pauvres qui n’ont pas les moyens de payer”, affirme Zaina Nyiramatama, de 'Haguruka', une ONG de défense des droits de la femme et de l’enfant. “Les coupables sont emprisonnés, mais ils ne payent que rarement des réparations, ce qui laisse des tensions entre les familles des victimes et les coupables”, confirme un fonctionnaire du ministère de la Justice. “C'était un pauvre berger qui ne reçoit que 5.000 FRW (environ dollars) par mois”, explique le père d'un enfant violé à Muhanga. Pour autant, le fonctionnaire ne pense pas qu’il faille revoir la législation pour assurer la prise en charge psychologique des victimes. Pourtant, d’autres juristes affirment qu’il est temps de développer une vision commune de la réhabilitation de la personne violée. “A cette heure, les hommes de loi et les médecins devraient s’asseoir ensemble et discuter de la manière dont l’État devrait prendre en charge les victimes. Une amende de 100.000 FRW ne peut pas compenser toutes les conséquences psychologiques qui suivent la personne jusqu’à la mort”, souligne un avocat de Kigali qui plaide, comme Mukarusanga, en faveur de la multiplication des centres spécialisés de prise en charge psychologique pour les violeurs et pour les victimes. L’ONG 'Haguruka' a enregistré 95 cas de viol en 2008 et 113 en 2009. Sans présenter de chiffres, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) reconnaît que “l’exploitation et la maltraitance sexuelles sont en augmentation depuis la fin du génocide (1994) et ciblent surtout les filles qui, à cause de la pauvreté, sont obligées de donner des faveurs sexuelles afin d’obtenir argent, protection…” Le nombre de garçons violés reste de loin inférieur à celui des filles, indique aussi la police rwandaise.
*(Fulgence Niyonagize est journaliste à Syfia, une agence de presse basée à Montpellier. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre l’agence de presse InfoSud et IPS).

