WASHINGTON, 2 juil (IPS) – 'Human Rights Watch' (HRW) appelle pour une enquête immédiate sur des agents des services de sécurité du Kenya qui, selon l’ONG, étaient envoyés pour protéger des civils dans le district de Mandera, dans le nord-est du pays, au cours de l’opération pour désarmer cette région lourdement militarisée en octobre 2008, mais qui ont plutôt battu et torturé ces civils, affirme le rapport publié lundi.
Le rapport “Amenez le fusil ou vous mourez': Torture, viol, et autres violations graves des droits humains par les forces de sécurité du Kenya dans le Triangle de Mandera”, fait suite aux abus de la part de ces officiers pendant et depuis cette opération dans quatre des 10 régions ciblées. Ce rapport est le dernier signe que les tensions au Kenya demeurent élevées malgré un accord, l’année dernière, qui a mis fin à des mois de violences postélectorales. Les violences ethniques et les souffrances économiques ont contribué à l’instabilité au Kenya, qui était considéré récemment encore comme un modèle stable pour l’Afrique. Le rapport de HRW relate l'enquête sur des abus contre les hommes, les femmes et les enfants, qui ont fait au moins 1.200 blessées et un décédé de ses blessures. Presque tous ceux qui ont été torturés étaient des civils que les forces de sécurité étaient supposées être en train de protéger contre des milices locales. On signale également que plus d’une douzaine de femmes ont été violées au cours de l’opération de trois jours. HRW a indiqué que ceci “fait partie d’un type plus large d’abus similaires de la part des farces de sécurité”.
“Au lieu de protéger les habitants de Mandera, l’armée et la police les ont systématiquement battus et torturés”, a affirmé Kenneth Roth, directeur exécutif de HRW, dans le communiqué de presse sur le rapport. “Tant que le comportement des forces de sécurité ne change pas, et que les auteurs et notamment les commandants ne sont pas tenus de rendre des comptes, la réforme de la police dont parle tout le gouvernement n’a pas de sens”. L’opération, qui a commencé le 25 octobre 2008, était composée des militaires et agents de police, et était destinée à désarmer les milices locales soupçonnées de faire entrer des armes venues d’Ethiopie et de Somalie. Elle a duré trois jours et a eu lieu dans des villages à travers l’est et le centre de Mandera, et a suivi les affrontements entre les clans locaux, Garre et Murulle. Vingt-et-une personnes ont été tuées dans ces violences qui ont duré de juillet à août entre les deux groupes. Des chercheurs de HRW ont visité la région en février 2009 et ont réuni les déclarations de 90 témoins des violences qui se sont produites dans cinq villes différentes. Selon HRW, les témoins ont déclaré que les agents de sécurité sont venus et ont réuni tous les hommes dans leurs villes tôt le matin puis ils les ont frappés et torturés pour des informations sur les caches d’armes et les positions des milices. “Immédiatement, quand ils nous ont amenés là bas [un point central du village], ils ont commencé par nous battre”, a déclaré un homme cité dans le rapport. “Lorsqu’ils ont fini, ils ont dit: 'Où sont vos armes?'. Et si vous continuez par dire que vous n’en avez pas, ils vous frappent encore. Quelques-uns du personnel qui étaient là et qui parlaient notre langue nous disaient: 'Au lieu de mourir ici, montrez-nous simplement vos armes'”. Le rapport indique que ces responsables de la sécurité ont également fouillé les domiciles des gens pour des signes d’armes à feu, ce qui a conduit au pillage des maisons et des entreprises locales. “Dans plusieurs communautés, ces fouilles se sont transformées en un pillage très répandu, et des femmes dans deux localités ont dit à Human Rights Watch que des membres des agents de sécurité les ont violées après les avoir trouvées à la maison pendant qu’ils frappaient leurs maris”, a indiqué le communiqué de presse de HRW. “Dans beaucoup de cas, les sévices étaient si sévères et prolongés qu’ils ont atteint le niveau de torture. Des centaines d’hommes ont été forcés de se coucher sur le sol pendant des heures et ils ont été frappés avec des crosses de fusils, des bâtons, des cannes, et des barres de fer. Des membres des forces de sécurité ont torturé certains hommes en tordant, en pressant, ou en fendant leurs testicules, causant dans plusieurs cas des dommages durables”. Dans la plupart des communautés, les violences ont pris fin lorsque les anciens ont supplié ces agents de cesser et ont promis qu’ils rechercheraient et remettraient toutes les armes dans le village. Alors que certaines armes ont été arrachées à des villageois et aux milices locales, d’autres ont été achetées chez des marchants d’armes somaliens avec l’argent de la communauté, affirme le rapport. Des centaines d’hommes ont été soignés à l’hôpital à El Wak, une ville près de la frontière avec la Somalie, et d’autres centres de santé locaux ont traité des blessures similaires de membres cassés, d’organes génitaux mutilés et de difficulté à respirer et à uriner.
“Il n’y avait aucun avertissement de la part du gouvernement que ce [type de violence] se produirait”, a déclaré dans le rapport un responsable de la Croix-Rouge du Kenya. “Nous n’étions pas en bons termes avec l’armée pendant ce temps. Le président de notre branche à El Wak a été frappé avec tout le monde, quand bien même il portait une chemise de la Croix-Rouge”. Des témoins ont déclaré à HRW qu’il y avait certains commandants de la police et de l’armée qui supervisaient les évènements et donnaient parfois des ordres. “Ce n’est pas une question de quelques brebis galeuses désobéissant aux ordres”, a expliqué Roth. “Cette opération était le résultat d’une stratégie conçue par des agents de grade supérieur pour utiliser la force brutale contre des citoyens kényans”. Les évènements à Mandera pendant le mois d’octobre 2008 ont suivi une opération de contre-insurrection à Mount Elgon, un district dans l’ouest, qui visait également des civils. Selon HRW, plus de 4.000 personnes ont été détenues et des centaines ont été torturées, avec plus de 100 hommes toujours disparus.
Des évènements similaires se sont produits en février 2009 avec des éleveurs de bétail à Kuria, un district dans l’angle du sud-ouest, et dans la région de Samburu, dans le sud-est, en mars 2009, sur lesquels HRW demande au gouvernement d’enquêter dans son rapport. Philip Alston, un rapporteur spécial des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, a appelé “pour le limogeage du commissaire de police et du procureur général au motif que les deux responsables sont directement coupables du climat de l’impunité qui entoure ces graves abus”. Le président kényan, Mwai Kibaki, a annoncé la formation d’un groupe de travail pour accélérer les réformes de la police en mai et était d’accord avec le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU que ces réformes étaient nécessaires pour le pays. La police au Kenya a fait l’objet d’une suspicion de torture et de massacre de civils suite aux violences postélectorales en décembre 2007 dans le pays lorsque 405 personnes ont été tuées. La Commission Waki a été constituée pour enquêter sur l’implication de la police en février 2008. Les violences se sont produites après que Kibaki a été élu pour un second mandat dans une élection fortement disputée. Kibaki était accusé de manipulations et de fraudes électorales par les militants de son opposant, Raila Odinga. D’autres violences ont éclaté après que la police a été filmée en train de tirer sur des manifestants, ce qui a provoqué des attaques contre la police. Des violences ethniques ont éclaté également contre la population kikuyu, le groupe ethnique de Kibaki. Kibaki et Odinga ont mis fin aux violences lorsqu’ils ont signé un accord de partage du pouvoir qui a installé Odinga comme Premier ministre le 17 avril 2008.
“Human Rights Watch a demandé à Kibaki d’en faire une priorité urgente pour exécuter les recommandations de la Commission Waki et du rapporteur spécial de l’ONU, et de poursuivre les commandants de la police et de l’armée responsables des graves crimes à Mandera, à Mount Elgon, et ailleurs”, a écrit HRW dans son communiqué de presse.
“Le Kenya a absolument besoin de dire clairement aux forces de sécurité qu’elles seront tenues responsables des graves abus”, a déclaré Roth dans le communiqué. “La voie appropriée pour commencer est de mener des enquêtes indépendantes sur ces opérations brutales à Mandera et ailleurs, et de limoger le commissaire de police et le procureur général”.

