BRUXELLES, 16 nov (IPS) – Le dernier rapport annuel de l'Union européenne (UE) sur la manière dont elle défend les droits humains indique que le bloc des 27 pays est "déterminé à travailler dans le sens de la prévention des crimes de préoccupation internationale et de la fin de l'impunité pour les auteurs de ces crimes".
Selon des activistes, cette détermination n'a pas été affichée dans la réaction de l'UE au présumé génocide du Darfour, dans l’ouest du Soudan. En avril, la Cour pénale internationale (CPI) a lancé des mandats d'arrêt contre Ahmed Haroun, le ministre soudanais des Affaires humanitaires, et Ali Kosheib, une figure importante des milices Janjaweed qui sont accusées de perpétrer de fréquents assassinats avec le soutien du gouvernement de Khartoum. Les deux hommes doivent répondre de 51 chefs d'accusation de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre, y compris le meurtre, le viol, l'expulsion des personnes de leurs maisons et la persécution. Le rapport des droits de l'Homme de l'UE mentionne qu'elle a récemment nommé un envoyé spécial pour s'occuper de la crise du Darfour, laquelle a coûté la vie à 200.000 personnes et a expatrié 2,5 millions de personnes au cours des quatre dernières années et demie. Le diplomate danois Torben Brylle a été mandaté pour lutter contre l'impunité, ajoute le rapport.
Mais depuis que le mandat d'arrêt de la CPI a été lancé, Ahmed Haroun a été nommé président d'un comité de contrôle de la sécurité au Soudan, notamment dans le Darfour, la province occidentale. Dans le cadre de ses nouvelles responsabilités, il peut évaluer les plaintes relatives aux violations des droits humains au Darfour. Lotte Leicht, directrice de 'Human Rights Watch' à Bruxelles, déclare que c'est "franchement inexplicable" que les gouvernements de l'UE aient réagi à la nouvelle nomination de Haroun avec un "silence total". Elle souligne que Haroun est actuellement chargé d'enquêter sur le type de crimes de guerre qu'il est lui-même présumé avoir commis. En tant que ministre responsable de la sécurité du Darfour il y a quatre ans, il aurait recruté et armé les forces Janjaweed qui ont tué des centaines de civils, violé des filles et des femmes, et causé de fréquents dégâts matériels dans les villages de Bindisi, d'Arawala, de Kodoom et de Mukjar. Leicht recommande vivement aux ministres des Affaires étrangères de l'UE, qui se rencontrent la semaine prochaine (du 19 au 20 novembre), d'adresser un avertissement formel au Soudan qu'ils prendront des sanctions contre son gouvernement s'il continue d'ignorer les mandats d'arrêt contre Kosheib et Haroun. Dans ce cas, une approche novatrice pourrait être adoptée par rapport aux sanctions, croit-elle. On pourrait interdire aux dirigeants du gouvernement de Khartoum de voyager en Europe et faire geler leurs avoirs financiers pour une période de 12 mois. Toutefois, l'application de ces mesures pourrait être suspendue pendant trois mois et ensuite être automatiquement mise en œuvre si Khartoum ne se conforme pas à cette exigence pendant cette période. Une approche similaire a été adoptée récemment avec l'Ouzbékistan. On a interdit à huit dirigeants ouzbek de voyager en Europe en octobre 2005, en réaction au refus de Tashkent d'autoriser une enquête internationale dans le massacre d'Andijan en mai de cette année-là, au cours duquel des forces ouzbek ont tué des centaines de manifestants en majorité non armés. Même si peu de progrès ont été enregistrés en matière de droits de l'Homme, l'UE a accepté de suspendre les sanctions le mois dernier, mais a averti qu'elles pourraient être imposées de nouveau si des mesures prises par Tashkent sont insuffisantes. Au début, 'Human Rights Watch' a critiqué le relâchement des restrictions sur l'Ouzbékistan, cependant elle soutient maintenant que l'approche générale peut avoir des mérites. Si elle s'applique au Soudan, ce serait "une bonne manière d'utiliser le bâton et la carotte au même moment", a déclaré Leicht à IPS. Malgré la situation humanitaire désespérée causée par le conflit au Darfour, des officiels du Portugal, l'actuel détenteur de la présidence de l'UE, ont confirmé qu'elle ne figurait pas à l'ordre du jour de la rencontre des ministres des Affaires étrangères de la semaine prochaine. L'aide de l'union à une force de maintien de la paix dirigée par l'Afrique au Soudan peut probablement être discutée à une réunion similaire impliquant des ministres de la Défense et de l'Aide au développement de l'UE, a ajouté un porte-parole du gouvernement de Lisbonne. Nick Grono de 'International Crisis Group', une organisation focalisée sur la règlement des conflits, a affirmé que des "sanctions marchent réellement au Soudan". Il a souligné que le président Omar al-Bashir n'a fait que des concessions à l'opinion internationale quand il s'est senti isolé. Par exemple, Bashir a accepté qu'une force conjointe de maintien de la paix des Nations Unies et de l'Union africaine puisse être déployée au Darfour après que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avaient menacé d'imposer une zone d'exclusion aérienne sur la province, a ajouté Grono. "Nous croyons réellement que la pression marche", a déclaré Grono. "Elle n'a simplement pas été essayée au Soudan".
Ulrich Delius, spécialiste de l'Afrique à la 'German Society for Threatened Peoples' (Société allemande pour peuples menacés), a indiqué que c'est "très gênant" que l'Europe n'ait pas adopté une position plus ferme sur le Darfour.
Ce n'est pas juste, pense-t-il, d'éviter des sanctions par peur qu'elles puissent avoir des conséquences négatives pour les discussions de paix entre Khartoum et une variété de groupes rebelles.
"C'est bien que le processus de paix soit en train de démarrer, mais cela pourrait prendre des années avant qu'un résultat significatif n'en sorte", a-t-il dit à IPS. "Nous ne voyons aucun changement réel de mentalité de la part du gouvernement soudanais dans le sens de la paix, des droits de l'Homme et de la démocratie. Quand nous parlons aux hommes politiques (européens), la plupart d'entre eux partagent plus ou moins notre analyse de la situation. Cependant, ils ne font aucun effort pour mettre plus de pressions sur le gouvernement soudanais. Ceci est vraiment inquiétant".

