NAIROBI, 17 août (IPS) – Des membres de la presse kényane ont manifesté dans les rues mercredi en silence contre une loi qui compromettrait la liberté de presse en les obligeant à divulguer leurs sources. Voté par le parlement au début de ce mois, le code de la presse — du Conseil des médias du Kenya — attend maintenant sa promulgation par le président.
Une disposition de la nouvelle législation stipule que "Quand un article mentionne des parties dont le nom n'a pas été dévoilé et que cet article fait l'objet d'une bataille juridique pour savoir de qui il s'agit, alors l'éditeur sera obligé de divulguer l'identité de la partie ou des parties concernées". Leurs bouches bâillonnées avec du ruban et du tissu pour symboliser les effets ultimes de la loi, des centaines de journalistes ont marché sur le bureau du procureur général, Amos Wako, et sur le parlement à Nairobi, la capitale, pour présenter une pétition recommandant au chef de l'Etat Mwai Kibaki de ne pas promulguer cette loi. Ils ont également porté des pancartes et des affiches arborant des messages tels que "Le code de la presse : menace aux dénonciateurs" et "Protéger nos sources". La manifestation était la première de ce genre dans ce pays d'Afrique de l'est. "Au cas où le code serait promulgué, si un journaliste est poursuivi en diffamation, il ou elle sera obligé(e) de nommer ses sources, lesquelles seront arrêtées", a déclaré Mitch Odero, membre du sous-comité de l'Association des éditeurs du Kenya qui est en train de s'attaquer à la clause controversée.
"Des dirigeants l'utiliseront sans difficulté? : ils accableront les journalistes de procédures judiciaires et il n'y aura aucune défense pour les journalistes", a indiqué Odero à IPS.
David Makali, également membre de l'association a souligné : "La confidentialité est la fondation sur laquelle repose la déontologie de la profession de journalisme. C'est l'essence de la liberté de presse. A l'instar de la communication confidentielle entre l'avocat et le client, la confidentialité est capitale dans la pratique du journalisme". "Nous ne pouvons pas exposer nos sources…" Ces sentiments ont été repris par Reporters sans frontières (RSF), basée à Paris, dans une lettre adressée à Kibaki le 7 août, dans laquelle l'organisation de défense de la presse a demandé au président de ne pas approuver cette loi. "De plus, les journalistes ne sont pas supposés être des auxiliaires de la police ou de la justice. Des gouvernements démocratiques indiquent souvent que ce n'est pas le travail de la presse d'agir en tant qu'informateur ou ministère public", souligne RSF. "Pour cette raison, obliger des journalistes à révéler leurs sources sous peine d'être sanctionnés par un tribunal viole non seulement le principe de la confidentialité professionnelle, mais aussi la déontologie du journalisme".
L'ordre des avocats du Kenya a exprimé des réserves au sujet du code, comme l'a fait Wako, qui dans une déclaration du 14 août a dit que "…quand je présenterai le code au président pour promulgation, je conseillerai au président de ne pas le promulguer, mais de le renvoyer à l'Assemblée nationale pour un nouvel examen de la clause incriminée en la supprimant ou en l'amendant convenablement". Les autorités avaient consulté la presse au cours des discussions au sujet du code.
"Notre organisation approuve les efforts de dialogue du gouvernement kényan et sa recherche d'un consensus dans l'élaboration de cette loi", a déclaré RSF dans sa lettre. "Mais nous ne comprenons pas qu'elle ait été amendée par une clause introduite à la dernière minute par le député Karue Muriuki. Non seulement son introduction a violé l'esprit de consensus dans lequel la loi a été élaborée, mais également son contenu est contraire aux normes démocratiques universelles préconisées, entre autres, par les Nations Unies". On pense généralement que la clause dissuaderait les dénonciateurs à dénoncer les mauvaises actions dans la presse, privant ainsi le public d'accéder à l'information essentielle. A ce jour, la presse a joué un rôle important en portant à la connaissance des Kényans des cas de corruption, notamment les scandales de 'Goldenberg' et de 'Anglo Leasing'. L'affaire 'Goldenberg', qui a eu lieu au début des années 1990, aurait coûté au pays des centaines de millions de dollars des fonds publics à travers l'exportation douteuse de l'or et de diamant. Considéré comme le plus grand cas de corruption du gouvernement, il a été mis en évidence après que des sources confidentielles ont informé la presse. Les dénonciateurs ont également informé la presse sur l'escroquerie relative à 'Anglo Leasing and Finance Limited', une société fictive à qui on a attribué des contrats pour fournir au pays un système visant à produire des passeports qui ne pouvaient pas être falsifiés — et pour construire des laboratoires médico-légaux pour la police. Ce scandale a été découvert en 2004. La couverture de ces deux escroqueries a provoqué l'indignation intense du public qui a suscité des investigations officielles — ce type de responsabilité publique que beaucoup craignent serait ébranlé avec l'adoption de ce code. Comme RSF l'a indiqué, cette loi risque d'avoir des "conséquences désastreuses pour la démocratie kényane". En outre, l'entrée en vigueur de ce code de la presse — du Conseil des médias du Kenya — sera probablement l'objet de critiques sévères pendant le Forum des éditeurs panafricains, qui doit se tenir à Nairobi en octobre. La rencontre réunira des éditeurs venus des différents coins du continent pour discuter des questions telles que la liberté de presse et la loi sur les médias.

